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Au pays de la morille

Mai 2011 par Marie-Soleil Desautels

La morille, c'est l'or noir des forêts boréales ravagées par le feu. La cueillette de ce petit champignon peut rapporter gros : des milliers de dollars en quelques jours. Mais encore faut-il être en mesure de relever le défi.

Le soleil de minuit s'assoit derrière les montagnes du Yukon. Éreinté, Daniel Riopel s’endort enfin. Encore une fois, il a zigzagué toute la journée, contourné mille et un arbres rasés par le feu, joué à l'équilibriste et ramassé des dizaines de morilles. La suie couvre tout, dit-il. La mort côtoie la vie. Le paysage est désolant. Et pourtant magnifique. Graphiste au journal La Presse, Daniel Riopel met à profit ses vacances depuis 10 ans pour cueillir ce précieux champignon. Il planifie longuement ses expéditions. Le plus souvent, il est seul dans ce milieu hostile, mais fertile pour la morille. Après la truffe, c'est le champignon qui se vend le plus cher.

Rare, certes. Mais pas dans les forêts de conifères dévastées par le feu. Les morilles peuvent y pousser... comme des champignons. Pourquoi? « Ça fait partie de son mystère », répond J. André Fortin, pionnier de la recherche en mycologie au Québec. Il y a cependant des pistes : la concurrence végétale déplaît aux morilles et elles affectionnent un sol alcalin. Un incendie rase la compétition et libère des nutriments alors que la cendre diminue l'acidité du sol. « On ne connaît pas la recette du feu parfait pour que la morille sorte. Il n'y en a en pas à chaque feu, ni à chaque année. Mais quand il y en a, c'est un vrai festival de morilles! », ajoute la biologiste Marie-France Gévry. La morille a aussi ses caprices : il ne faut ni trop de soleil, ni trop de pluie.

L'été dernier, la chance a souri à Daniel et aux deux novices qui l'accompagnaient, Thierry Mirandette et Éric Lévesque. Depuis Whitehorse, ils ont parcouru une centaine de kilomètres en hydravion pour se rendre sur le site d'un incendie qui a ravagé 183 kilomètres carrés en 2009. Et ce feu avait la bonne recette. Nos complices se délectaient d'ailleurs de morilles tous les jours. Elles abondaient dans leurs ragoûts de perdrix, omelettes ou burgers végétariens. Thierry n'avait ni fait de longue expédition, ni goûté de morilles auparavant. Daniel lui a tout appris.

Combien d'aventuriers cueillent des morilles au Yukon le printemps? Qui sont-ils? Quel potentiel économique représente cette ressource? « Nous n'avons aucun chiffre. Cette industrie est déréglementée, saisonnière et petite », répond dans un échange de courriels Samantha Paterson, responsable des communications au ministère du Développement économique du Yukon. Le gouvernement fournit néanmoins la seule information qui importe pour les cueilleurs : des cartes détaillées où figurent les zones incendiées.

Ruée vers l'or
Au Canada, les incendies de forêt brûlent en moyenne 25 000 kilomètres carrés par an. La forêt boréale est la grande victime : le climat tiède et sec favorise les feux et ils sont peu combattus en milieu éloigné. Les conifères, avec leur résine et leurs aiguilles, brûlent vite. Les précipitations étant moins abondantes dans l'ouest du Canada, les superficies brûlées y dépassent celles de l'est.

Un cueilleur expérimenté — et chanceux! — ramasse en moyenne 80 livres de morilles par jour, calcule Daniel Riopel. Malchanceux, il revient les mains vides. Dix livres de morilles fraîches donneront une livre une fois qu’elles seront déshydratées. L'expédition de 2010 a duré 24 jours. Daniel a ramassé pour 150 livres de morilles déshydratées. À eux deux, Thierry et Éric en ont récolté quelque 200 livres. Les acheteurs payent entre 75 $ et 125 $ par livre de morilles séchées, nous assure Céline Venne, propriétaire de Saveurs du terroir, un grossiste en champignons situé à Montréal. Une livre se revend 160 $ aux clients, comme un restaurant. « Ces prix fluctuent beaucoup », précise-t-elle.

Il se récolterait pour 15 à 20 millions de dollars par an de morilles de feu dans le Nord de la Colombie-Britannique, au Yukon, dans les Territoires du Nord-Ouest et en Alaska. Cueilleurs et acheteurs itinérants y convergent en saison. Plusieurs de ces transactions sont clandestines. Un groupe de 25 Québécois s'est risqué à la chasse aux morilles de feu l'été dernier en Colombie-Britannique. Amyco, jeune entreprise de récolte de produits forestiers, était à l'origine du projet. Ils ont formé des gens et choisi un site près d'une route. D'autres cueilleurs empruntaient le même chemin. « C'était comme une ruée vers l'or », raconte l'un des fondateurs d'Amyco, Anthony Avoine, qui termine son baccalauréat en biologie. Les morilles étaient au rendez-vous. Amyco les achetait aux cueilleurs pour ensuite agir comme distributeur. « Un microvillage s'est créé. Il y avait des chicanes de terrains... c'était la loi de la jungle! », relate l’entrepreneur.

Daniel Riopel a jeté son dévolu sur le Yukon pour éviter ces ruées vers l'or. Il privilégie les sites d'incendie loin des chemins : il a ainsi l'exclusivité. Et il y a moins de risque de vol lors de la période de séchage. Car l'idéal consiste à ramasser des morilles et les déshydrater au soleil dans une installation temporaire. Elles perdent ainsi du poids. Puis, on retourne les chercher deux jours plus tard. Le séchage se termine dans une serre de polythène fraîchement construite et chauffée au poêle à bois afin de tuer les larves ou oeufs d'insectes.


suite...

Commentaires (1)

  • Alain.. - 20/01/2013 à 11:51

    Bonjour, Très intéressant votre exposé. Peut être pourrez-vous me renseigner ? Je cueille divers champignons depuis 5 ans, je pense me d`brouiller assez bien sauf en... lire plus


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