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Les survivants : pourquoi moi ? Vivre en défiant la mort

Janvier 2007 par Christian Lévesque

Lorsqu’un accident survient en dehors des sentiers battus, l’instinct de survie s’anime immédiatement. Les moyens divergent pour s’en sortir, mais tous les survivants subissent les mêmes tourments. Certains conservent même un sentiment de culpabilité durant des années. Comment parviennent-ils à s’en sortir? Et surtout, pourquoi veulent-ils y retourner?

Affamé, frigorifié, paniqué et isolé à 4 500 mètres d’altitude. C’est dans cet état que Nando Parrado a survécu pendant 72 jours. Victime d’un écrasement d’avion dans les Andes, il a traversé les montagnes, avec Roberto Canessa, pour se sortir du cauchemar. En 1972, leur histoire a fait le tour du monde avant d’être immortalisée par le film Alive. Pour celui qui était alors un étudiant de 23 ans, la vie ne serait plus jamais la même. « Après ça, je détestais les montagnes! avoue-t-il. J’y ai tout perdu : ma famille, mon avenir, mes deux meilleurs amis. Moi-même, je ne devrais plus être ici ».

Contrairement aux aventuriers, le jeune joueur de rugby n’avait pas cherché à se mesurer à la montagne. Il a cependant vite dû se résigner à l’affronter : « Un matin j’étudiais les mathématiques et le lendemain, j’en étais rendu à survivre comme un animal! Là-haut, nous avons brisé certains tabous de société qui ne fonctionnent pas dans ce genre de situations [NDLR : les survivants ont dû se résigner à se nourrir de la chair des morts…]. On survit plus grâce à notre instinct que par des pensées logiques ».

Survivre, question d’instinct

Après plus de 15 années de recherches sur les accidents en plein air, le journaliste et auteur américain, Laurence Gonzales, soutient dans son livre Deep Survival que même les personnes les moins préparées, sans techniques de survie, peuvent arriver à se tirer des situations les plus défavorables. « Il existe une sorte d’uniformité dans la manière dont les gens survivent à des circonstances impossibles. Avec des décennies d’intervalle, séparés par leurs traditions, cultures, races, langues, géographie, les survivants passent par les mêmes mécanismes de pensée et d’actions ».

Toute personne qui lutte pour sa vie franchit ainsi le déni, la rage, la lutte, la dépression puis l’acceptation. Ceux déterminés à survivre surmontent rapidement ces étapes pour se décider à tenter quelque chose. La peur de mourir est alors vite transformée en rage et en action, à fortiori pour ceux qui avaient délibérément choisi de partir à l’aventure. « Même s’ils souffrent physiquement, c’est dans la nature des aventuriers d’être de grands batailleurs, soutient la psychologue spécialisée en optimisation de la performance, Johanne Lefebvre. C’est leur force mentale qui va les sauver ».

Chanter, effectuer des jeux mentaux, réciter de la poésie ou faire des problèmes mathématiques peut amoindrir une attente interminable ou diminuer la sensation de peur. Laurence Gonzales affirme que plusieurs s’inventent un alter ego ou une « voix » qui les commande ou les accompagne : « Ils s’inventent un monde dans lequel ils s’évadent. Les efforts grandioses déployés devant l’adversité demandent une division entre la raison et l’émotion où la raison donne les directions et où l’émotion donne la force de poursuivre ». C’est ainsi que, perdu en mer sur un radeau pendant 76 jours en 1982, Steve Callahan s’est inventé un « capitaine » qui lui donnait des ordres. C’est ce qui lui a permis de continuer, même lorsque son esprit se mutinait. Lorsqu’il coulait, il prenait son couteau entre ses dents et s’imaginait transformé en pirate voulant aborder son bateau!

Pour les aventuriers qui défient la nature et s’exposent volontairement au danger, les accidents sont une source supplémentaire de stress. Quand certains survivent et d’autres pas, la question de poursuivre ou non l’expédition se pose souvent en termes douloureux. En 1982, lors de la première ascension canadienne de l’Everest (8850 mètres), trois sherpas et un Canadien sont morts dans deux avalanches. Les conséquences funestes de ces accidents ont divisé la cordée de 16 grimpeurs. Ceux qui ont poursuivi ont écrit l’histoire de l’alpinisme canadien. Pat Morrow, l’un de ceux qui ont atteint le sommet à cette occasion confie que la décision n’a pas été facile à prendre : « Plusieurs étaient très troublés après ces accidents. Nous sommes restés au moins dix jours au camp de base à se demander ce que l’on ferait. Nous nous demandions ce que signifiait notre présence même sur la montagne, ce que tout cela pouvait bien représenter. Ce ne fut pas une décision facile à prendre et chacun avait ses propres raisons d’abandonner ou de poursuivre ».

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