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Habitat 67 : Surfer sur une vague de pollution

Mars 2006 par Mathieu-Robert Sauvé

De plus en plus d’adeptes de surf et de kayak profitent d’une vague magnifique du Saint-Laurent qui s’offre à eux au sud-ouest de Montréal. Plusieurs ignorent qu’ils se jettent dans un site hautement pollué.

« Habitat 67 » est le nom donné à un train de vagues de trois mètres de hauteur, sans ressac ni rochers menaçants, qui déferle à 15 minutes du centre-ville de Montréal, à l’ombre du bâtiment modulaire construit l’année de l’Expo. De mai à septembre, des centaines de personnes s’y jettent pour s’adonner au surf et au kayak. « Ils se baignent dans l’un des sites les plus toxiques du Canada », tonne Daniel Green, président de la Société pour vaincre la pollution (SVP).

Selon lui, des byphényls polychlorés (BPC), des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et une quantité importante d’autres produits toxiques en provenance du Technoparc de Montréal, un terrain industriel situé en bordure de l’autoroute Bonaventure, se déversent directement dans le fleuve aux environs de ce site. Une étude de la firme ontarienne Environmental Bureau of Investigation (EBI), datant de 2002, relevait le haut taux de contamination du Technoparc. Les conclusions étaient accablantes : le taux de BPC déversé dans le fleuve à cet endroit dépassait de 8,5 millions de fois la limite légale. Le président du groupe écologiste américain Waterkeeper Alliance, Robert F. Kennedy Jr., affirmait après une visite en août 2003 : « Je n’ai jamais vu un tel site où l’on peut constater de nos yeux tant de matière se déverser dans un cours d’eau. C’est un crime sérieux. Si cela se produisait aux États-Unis, nous assisterions à une intervention fédérale. »

Comme si cela ne suffisait pas, des débordements d’égouts s’écoulent en amont d’Habitat 67, particulièrement après de fortes pluies. « Il y a des risques pour la santé humaine et la Ville de Montréal ne s’occupe pas du problème », affirme Daniel Green, qui se bat depuis plusieurs années pour faire décontaminer le Technoparc, dont l’activité industrielle remonte à plus d’un siècle. À cet endroit aujourd’hui occupé par Téléglobe, Bell Mobilité et la Cité du cinéma, on veut construire le stade de soccer de l'Impact de Montréal. Dans le passé, le Technoparc a été une cour de triage, un site d’enfouissement, un aéroport, un stationnement. Durant la dernière campagne électorale fédérale, le chef du Parti libéral, Paul Martin, promettait d’y investir 25 millions de dollars sur les 100 millions nécessaires à la décontamination. Mais il a perdu ses élections...

De bonnes raisons de s’inquiéter

Lorsque le kayakiste Pascal Lavoie s’est rendu sur place avec des amis, à l’été 2004, il a constaté « très nettement » une odeur d'essence. « Après quelques coups de pagaie, nous pouvions voir de grandes nappes huileuses au milieu du courant. J'avais entendu dire auparavant que cette vague était polluée, mais cette journée-là, je l'ai constaté de mes yeux », explique-t-il.

Son inquiétude quant à la salubrité des lieux est justifiée. D’une part, les produits chimiques sont d’importants cancérogènes et, d’autre part, le contact physique avec les eaux d’égouts peut provoquer différentes infections bactériennes, la plus commune étant la gastroentérite. De plus, on y trouve une troisième source de pollution issue du drainage de surface du réseau routier. Dès qu’il pleut, huiles et hydrocarbures sont drainés vers le fleuve.

Geneviève Chénard rapporte que des gens ont souffert de brûlures aux yeux et de maux de gorge à la suite de leurs visites à la vague d’Habitat 67. Cette ancienne administratrice du Club de kayak d’eau vive de Montréal, qui détient une maîtrise en environnement, avait d’ailleurs pensé prévenir la Direction de santé publique de Montréal afin d’éclaircir la situation. Mais ses amis pagayeurs se sont montrés très réticents à cette démarche craignant qu'une enquête contribue à fermer l'accès au site. Elle y a donc renoncé.

« Personnellement, je n’irais pas me baigner là », confie Robert Perreault, directeur général du Conseil régional de l’environnement de Montréal. « Le Technoparc est effectivement un endroit hautement pollué qui n’a jamais fait l’objet de mesures adéquates de décontamination. » Durant des décennies, rappelle l’ancien ministre du gouvernement du Québec et député de Mercier, les ateliers du Canadien Pacifique et de Via Rail y ont contaminé le sous-sol avec un lixiviat (eau chargée de polluants organiques et minéraux) qui continue de s’infiltrer vers les eaux de surface. « On ne sait pas exactement où se retrouve la soupe de produits toxiques qui y est produite », déplore-t-il.

Rien de tel n’apparaît pourtant sur les photos de Corran Addison[1] qui donne des cours d’initiation au surf sur la vague en question. On y voit plutôt des hommes et des femmes en maillot de bain, sans vêtement de flottaison individuel ni casque de sécurité, s’en donner à cœur joie, en plein soleil. On se croirait dans un site enchanteur, à mille lieux de ce que décrivent les environnementalistes.

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