Cauchemar sur le mont Washington
En remontant la route sinueuse, Maxime remarque une automobile garée en bordure de route. La porte du côté conducteur est déverrouillée et le jeune homme s’installe, prêt à tout pour faire décoller le bolide. Comme dans un film hollywoodien, les clés glissent du pare-soleil et lui permettent de démarrer pour aller chercher ses amis restés plus bas. Ce véhicule offre un premier sentiment de sécurité, une lueur d’espoir qui les poussent à croire qu’ils vont s’en sortir. La voiture permet d’atteindre facilement la boutique située au sommet, le seul abri possible pour le moment. Tout est barré et l’endroit est désert. Ils font voler en éclat un carreau de la porte et se précipitent à l’intérieur. Ils dépouillent rapidement Gabriel de ses vêtements glacés. Ils le recouvrent de chandails promotionnels à l’effigie du mont Washington, de « couvertures souvenir » et de tout ce qui peut apporter de la chaleur à son corps frigorifié. Adrien, le frère de Gabriel, retire lui aussi ses vêtements et se couche « en cuillère » pour lui procurer le maximum de chaleur. Les trois jeunes hommes espèrent qu’il n’est pas trop tard et qu’il passera au travers. Mais ses signes vitaux sont presque inexistants : il n’a qu’une faible respiration et un pouls dramatiquement bas.
Un téléphone est visible dans une pièce adjacente, elle aussi fermée à clef. Bling! Une autre fenêtre vole en éclats pour la cause. Les services d’urgence sont contactés et deux personnes dans la station météo du sommet vont venir leur porter secours. « Nous étions euphoriques à leur arrivée quelques minutes plus tard », se rappelle Guillaume. « Enfin des visages humains, des gens qui allaient pouvoir nous aider à mettre un terme à cette dramatique aventure. En même temps, on se sentait tous un peu bizarre face à eux. Nous ignorions ce qu’ils allaient penser ou dire de nous. Nous venions de voler une voiture, nous avions défoncé porte et fenêtres pour contacter le monde extérieur et se protéger. Mais avec nos vies dans la balance, le choix s’est fait sans hésitation, il n’y a pas une porte qui aurait pu nous arrêter. Les émotions étaient vives et intenses, c’était un énorme « rush » d’adrénaline. Énorme! C’est difficile à décrire... »
À cause du mauvais temps, l’ambulance ne peut faire l’ascension de la montagne pour venir les chercher. C’est donc à bord du camion de la station météorologique que tous redescendent lentement. Gabriel s’engouffre dans le véhicule d’urgence qui attendait son arrivée. Il est en vie, mais il est mal en point. Les premiers soins sont à nouveau prodigués. On lui administre de l’oxygène pendant qu’ils roulent vers l’hôpital le plus proche situé à Berlin, quelque 30 minutes au nord du mont Washington. Au centre hospitalier, les trois amis apprennent avec horreur que Gabriel a souffert d’hypothermie sévère et que son cerveau a cessé de fonctionner. Il est dans le coma et nécessite des soins spécialisés. Il est transféré au Elliot Hospital de Manchester pour y être traité et subir des tests plus poussés. On ignore s’il s’en sortira.
Abattus, sous le choc et complètement à plat, Adrien, Guillaume et Maxime s’accordent quelques heures de repos avant de prendre la direction du Québec pour informer la famille de la tragédie. Au moment de repartir, ils apprennent que la montagne est fermée pour la journée. Une épaisse couche de glace recouvre le sommet et rend dangereuse toute excursion. La capricieuse montagne vient de faire une victime de plus et les autorités ne veulent prendre aucun risque. « En entendant ça, nous avons compris que nous étions sortis juste à temps de cet enfer. La nature nous est tombée dessus et nous aurions pu y rester! » relate Guillaume.
Revenus à Beloeil, ils se rendent au domicile des deux frères. La mère de Gabriel n’a pu être jointe plus tôt et la nouvelle l’assomme. Atterrée, désemparée et inquiète comme seule une mère peut l’être, elle part rapidement avec le père de Gabriel pour se rendre au chevet de son fils. Adrien refait également le voyage. « De tout ce que nous avons vécu, ces quelques minutes ont été les plus éprouvantes pour le groupe. Informer une mère que son fils est dans le coma, dans un autre pays, lui dire qu’on ignore s’il survivra, c’était affreux. Les sentiments d’impuissance et de honte s’entremêlaient d’une façon tordue, et nous ignorions quoi d’autre ajouter », explique Guillaume.
Il faudra quelques jours avant que Gabriel sorte du coma et qu’il reconnaisse les gens à son chevet, qu’il prenne tranquillement du mieux et réussisse à baragouiner quelques mots. « Vous faites bien ça, continuez! » lance-t-il à son entourage heureux de l’entendre rigoler ainsi après des jours d’angoisse. « Nous aurions pu y passer tous les quatre », indique Guillaume le plus sérieusement du monde, le regard clair et vif. « Mais dans nos têtes, malgré les embûches et les intempéries, c’était clair que nous allions nous en sortir, trouver un moyen de sortir de là. Il n’était pas question de mourir là. Nous aurions traîné Gabriel jusqu’au ciel s’il l’avait fallu, jusqu’à ce qu’on tombe nous aussi, on ne pouvait pas l’abandonner. Si Maxime n’avait pas trouvé le véhicule, je pense que nous aurions perdu Gabriel. Je le pense vraiment. Je me demande parfois ce qui serait arrivé ensuite. Il y avait un ange là-haut qui veillait sur nous. Quelque chose est intervenu pour qu’on arrive à s’en sortir vivants et en bonne santé. »
Certains journaux du New Hampshire ont fait état de quatre « Crazy Canucks » peu préparés, vêtus de tenues estivales pour gravir la dangereuse montagne. Aux dires de Guillaume, ce n’est qu’un paquet de mensonges : « C’est totalement faux! Nous avions des pantalons et des chandails longs, des vêtements qu’on met pour aller skier. Nos sacs à dos étaient bourrés à pleine capacité avec tout le nécessaire. Nous transportions des tapis pour dormir, des sacs de couchage, des ponchos, des imperméables et des manteaux, des lampes frontales, de la nourriture et de l’eau en quantité suffisante, nous avions tout ce qu’il fallait. Nous étions bien préparés, mais pas assez pour transporter un corps d’adulte pendant des heures, perdus à la noirceur dans un environnement hostile. La nature s’était déchaînée et il n’y a rien que nous aurions pu faire contre ça! »
Gabriel s’est complètement remis de l’aventure. Il a repris une vie normale et fait encore de l’escalade avec ses copains. Mais le jeune homme n’avait pas d’assurances… une erreur coûteuse! Pour six jours passés aux soins intensifs, pour le transport en ambulance et les dommages causés au bâtiment du sommet de la montagne, les autorités lui ont réclamé la somme de 80 000 $. Et les soins médicaux aux États-Unis, ça coûte cher, très cher! Même si le montant a été réduit, il a été forcé de déclarer une faillite personnelle pour se sortir du bourbier. Les quatre jeunes hommes ont tiré de nombreuses leçons de ce périple. Ils se rappelleront tous cette journée, laquelle s’annonçait magnifique, mais qui s’est rapidement transformée en cauchemar.
Encore plus…
Mont Washington
Le mont Washington est une montagne grandiose, mais également meurtrière. Des pancartes avisent les visiteurs (plus de 250 000 chaque année) de ne jamais sous-estimer le danger : depuis 1849, près de 150 décès ont été répertoriés. Sommet le plus élevé du nord-est américain, il est entouré par quatre autres gigantesques montagnes qui font du mont Washington le point culminant de trois courants climatiques, ce qui explique l’instabilité de son climat. Les tempêtes y sont courantes et elles se déclenchent sans préavis. La température peut descendre jusqu’à ‑ 44 °C. Attraction prisée des amateurs de grand air, le mont Washington demeure un endroit dangereux pour quiconque n’est pas bien préparé à l’affronter.
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