Népal : vélo de montagne au sommet
Posé sur le petit aéroport de Pokhara, l’avion ressemble à un jouet miniature que les studios d’effets spéciaux utilisent pour simuler des écrasements dans les films de série B. « À cause des vents extrêmes et du terrain difficile, tous les vols vers Jomsom partent tôt le matin », précise la brochure de Air Yéti en tout petits caractères. Et, à cause des vents, le départ est de nouveau reporté. « OK, let me make a few calls », déclare Mandil Pradan, notre hôte Népalais.
« Let me make a few calls », c’est sa phrase préférée. Voici maintenant une semaine qu’il nous guide en vélo de montagne au travers des sentiers qui abondent dans les luxuriants alentours de Katmandu, la capitale népalaise.
Théoriquement, notre périple devait se poursuivre vers le lointain royaume du Mustang, mais pour cela il faudrait que la brume se lève et que notre avion décolle. Fermé aux visiteurs durant de nombreuses années, le Mun-tang, (« les plaines fertiles » en tibétain) fut pendant longtemps le plus haut royaume du monde. Les touristes n’y sont apparus qu’en 1992 et, depuis que la monarchie a été renversée en 2008, un peu plus de mille visiteurs annuels s’y rendent malgré le permis journalier de cinquante dollars US. De Jomsom, la porte d’entrée du Mustang, nous prévoyons descendre le long de la rivière Kali Gandaki en quête des singletracks qui serpentent, paraît-il, au travers des terrains rocailleux himalayens.
Cellulaire coincé entre l’épaule et l’oreille, sourire malicieux aux lèvres, Mandil lève les pouces dans les airs. « It’s a go! », dit-il avant de poursuivre avec un clin d’œil : le pilote est son ami de longue date. « On était à l’université ensemble! » Mandil est un prince. Il connaît tout le monde, a parcouru un nombre incroyable de sentiers et il partage inconditionnellement l’amour de son pays avec ses hôtes.
En général, il faut avoir le cœur bien accroché pour voler au Népal. Ce sentiment se confirme lorsque nous décollons finalement vers Jomsom. Après quelques tours en tire-bouchon, pour gagner de l’altitude au-dessus de la ville, nous glissons vers la silhouette menaçante du Machhapuchhre. Les sommets jumeaux de 7 000 mètres de la « queue de poisson » emplissent les hublots. Jamais grimpés, ils sont désormais inaccessibles, car la montagne a été déclarée sacrée. Dans une succession d’étroites vallées vertigineuses encore engourdies par la froidure et la noirceur matinale, nous nous enfonçons vers les Annapurnas. « Les Himalayas sont à la rencontre de la terre et du ciel », peut-on également lire sur la brochure. Pour l’instant, étant donné la distance entre les sommets et notre appareil, j’ai plutôt l’impression que c’est l’aluminium du fuselage qui s’en va à la rencontre de la montagne! Les moteurs de notre avion semblent toujours révolutionner à leur maximum.
Certains de mes dix compagnons d’aventure regrettent déjà de ne pas avoir lu les petits caractères de la brochure. Avec une certaine panique dans le regard, ils cherchent les toilettes de l’appareil qui n’en a pas! D’autres, insensibles au mal de l’air et faisant fi des règles de sécurité, se lèvent pour photographier le paysage au travers d’étroits hublots, ponctuant leurs prises de vues de « Oh! », de « Ah! » et de « Cool! » Les yeux de la jolie hôtesse népalaise accrochent mon regard, elle sourit, aussi indulgente envers nous qu’une maîtresse d’école avec une classe de première année.
Dans demi-sommeil, bercé par les ondulations et le ronronnement des moteurs, je repense aux trois derniers jours. Nous avons dévalé les étroites pistes de terre blanche de la magnifique forêt de Shivapuri, grimpé les 2 200 mètres de Nagarkot, une « colline » qui partout ailleurs serait considérée comme une véritable montagne. Nous avons contourné des porteurs chargés comme des mules, alors que des paysannes disparaissaient littéralement sous leurs balles de foin. Nous avons louvoyé entre les nombreuses bouses de yacks déposées sur les sentiers au gré de leurs contractions intestinales... Nous avons traversé des communautés agricoles en fête, dont les noms (comme Chisapani ou Kakani) possèdent une sonorité similaire à des noms de drogues hallucinogènes ou d’oiseaux exotiques. Chaque journée est ponctuée de montées constantes le long de rizières creusées à flanc de colline et de vues à couper le souffle… lorsqu’il nous en restait encore un peu. En tout, nous avons accumulé un total de trois mille mètres de gain vertical. En fin de soirée, tandis que la noirceur envahissait Bothe Chaur (les champs tibétains), nous sirotions nos bières en contemplant les vallées insondables qui s’endormaient silencieusement dans les brumes de montagne.
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Guide de départ Sacred Rides (sacredrides.com) offre Trésors des Himalayas, un circuit au départ de Katmandu. Qatar Airways propose des départs vers Katmandu via Doha à partir de Montréal. Si vous apportez votre vélo, n’oubliez pas de vider l’air des suspensions, de protéger vos disques et de vous munir de pièces supplémentaires, dérailleur de secours, patte de dérailleur, pneu de rechange, câbles et plaquettes de frein. Sacred Rides fournit une liste complète d’équipement et de médicaments. |
Un peu hagard, je m’éveille pour apercevoir une singletrack vertigineuse qui se dessine comme une piste de rêve. Littéralement coupée à flanc de falaise, au-dessus d’une rivière endiablée, la Kali Gandaki, qui a creusé au milieu des Annapurnas l’une des plus profondes gorges du monde. La piste descend loin dans la vallée sombre.
Finalement, nous atterrissons en un seul morceau, au cœur du mythique Mustang. À peine sortis de l’avion, des porteurs se chargent de nos sacs de vélo. Au milieu d’un maelstrom de poussière himalayenne, nous déambulons, le souffle court à cause de l’altitude, dans la rue principale de Jomsom. Évitant maladroitement une caravane de yacks, puis un train de mules et quelques Jeep indiennes, nous parvenons enfin au point de départ de notre aventure, l’hôtel Om's Home. Alors que nos vélos arrivent deux par deux sur le dos des porteurs, nous dévorons comme des ogres le dhal bhat, le repas népalais typique à base de riz, lentilles et poulet au curry, qui depuis notre arrivée nous est présenté avec cérémonie presque à chaque repas. GauravMan notre vidéographe, se jette chaque fois sur son assiette comme s’il n’avait pas mangé depuis huit jours. Et il en reprend toujours une deuxième fois, comme si demain n’existait pas.
L’après-midi « d’acclimatation » se déroule sur l’étroite piste qui longe la crête de Muktinath jusqu’à 3 960 mètres et mène à Kagbeni, un village médiéval perché sur les hauteurs de la Kali Gandi, pour se terminer au village de Muktinah. Près de 1 000 mètres de montée sur 14 kilomètres! De quoi décourager n’importe quel coureur du Tour de France. « L’air va se raréfier! », indique Dave, l’un des membres du groupe avec un sourire torturé sur ses lèvres gercées. Un vent de fou lève une poussière blanchâtre qui virevolte comme un esprit éthéré. Alors que je souffre comme un diable dans les montées et que je m’y prends parfois à rêver d’une super granny, comme les anglophones surnomment le petit pignon, j’excelle dans les passages techniques de descente où la vitesse est mon alliée. Là où il faut ignorer sa peur. Je trouve enfin ma mesure dans ces descentes pourtant effroyables. Je vole! Il faut dire que j’ai fait équiper ma monture d’énormes pneus Panaracer qui s’accrochent au sol et me donnent l’impression de chevaucher un ptérodactyle. Au diable les foutues montées interminables qui font mourir à petit feu! Malgré les conséquences potentielles d’une chute, je décide de vivre la vie à bride abattue.
Le lendemain matin, j’ai des vertiges. Depuis quelques jours, un sale petit virus gâcheur de vacances se balade dans notre groupe. Après une tentative pour grimper sur mon vélo, je déclare forfait et regarde les neuf membres du groupe s’éloigner à contre-jour dans la poussière. Les valises sont entassées en arrière d’une petite Jeep où je prends place jusqu’à Marpha, la capitale de la pomme népalaise. Datant d’une époque où cette région était la seule route commerciale pour les caravanes qui montaient vers le Tibet, Marpha est figée dans le temps et ses maisons et ruelles y sont ancrées dans la roche des Annapurnas, à plus de 2 670 mètres. Des commerçantes tibétaines nous haranguent gentiment. Je m’arrête dans une échoppe. Une femme m’accueille avec un « Parlez-vous français? » inattendu et me déploie le contenu coloré de sa boutique. Je repars avec un châle tissé en laine de yak, une expérience culturelle âprement négociée et une conversation digne de la tour de Babel.
Nouveau matin, nouveau départ. L’ivresse de l’altitude, la vitesse et l’insouciance (un cocktail qui peut parfois s’avérer fatal) se mêlent pour me propulser enfin au Nirvana du vététiste. La vallée est ponctuée de petites communautés rustiques aux murs blanchis à la chaux, qui s’accrochent sur les flancs des vallées depuis des siècles. La route s’est élargie et nous volons de virage en virage vers le bas de la vallée et le village de Beni, qui marque la fin de notre périple à travers la plus profonde gorge du monde. En contrebas, la Kali Gandi chemine, en creusant inlassablement son lit au cœur des Annapurnas.
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