Péninsule de Brooks : Le monde perdu
Attachée au nord-ouest de l'île de Vancouver comme un index de terre pointé vers l’océan Pacifique, la péninsule de Brooks est un refuge glaciaire qui a préservé son paysage botanique, intouché d’avant la dernière glaciation. Exploration d’une terre aussi exceptionnelle qu’éloignée.
Alors que le nez du M.V. Uchuck III pointe vers Nootka Sound, le capitaine fait une annonce qui est devenue une routine depuis le début de la traversée. « Il y a une orque à la proue tribord du navire », dit-il. C’est aussitôt la ruée vers le pont inférieur pour jeter un coup d’œil à Luna, une orque amicale qui a adopté les eaux de la Gold River comme piscine personnelle. Pour la plus grande joie des voyageurs, l’orque adolescent s’amuse, plonge sous la coque pour jaillir hors de l’eau à bâbord, forçant les touristes à courir de l’autre côté du navire. Il plonge pour revenir à la surface dans une gerbe d’éclaboussures, puis disparaît encore pour venir se frotter le dos à la coque de bois. Il passe une demi-heure à paresser dans l’onde de notre étrave, faisant la course avec le petit traversier. Un moment extraordinaire et intime passé côte à côte avec un animal vivant dans un monde sauvage et différent. Un présage de ce que sera notre voyage sur la péninsule de Brooks.
Après dix heures de cabotage le long de la côte ouest de l’Île de Vancouver, partis de Gold River, nous sommes soulagés d’entrer dans Kyuquot Sound qui marque la fin de l’interminable livraison de victuailles, réfrigérateurs et palettes de produits frais. Le navire s’est arrêté partout où cela semblait possible : des lodges de pêche, des fermes d’aquaculture, des camps de coupe forestière et même une mine pour livrer de la machinerie. Le tout sous l’œil avide d’une demi-douzaine de passagers presque tous curieux et retraités. La plupart s’arrêtent à Kyuquot, le terminal du traversier, pour y passer la nuit avant de repartir le lendemain. Seulement trois d’entre nous resteront ici. Nous continuerons vers le nord en bateau-taxi vers une protubérance verte qui pointe ses 18 kilomètres dans l’océan : la péninsule de Brooks.
En 1980, quand le Dr Richard Hebda se pencha sur une carte de l’île de Vancouver, il vit dans la péninsule de Brooks un mystère qui attendait d’être résolu. Une petite équipe de botanistes et d’archéologues avait été envoyée en 1975 sur ce cap inhabité pour déterminer si la terre comportait des anomalies géologiques et écologiques, tel un refuge de flore et de faune qui aurait échappé à la dernière glaciation. Les échantillons collectés par les chercheurs lors des visites subséquentes continuaient de supporter l’hypothèse d’un refuge glaciaire. Intrigué par ces découvertes, Hebda approcha en 1980 le Musée provincial de la Colombie-Britannique (aujourd’hui Le Musée royal de la Colombie-Britannique) planifiant une expédition scientifique multidisciplinaire à grande échelle. Un an et un quart de million de dollars plus tard, il amenait sur le terrain plus de 20 géologues, botanistes, zoologistes et archéologues.
Leurs trouvailles sont détaillées dans un document publié par le gouvernement intitulé Péninsule de Books : Un refuge glaciaire sur l’Île de Vancouver (BC Parks, 1997). Dans ce qui aurait pu être un document aussi inintéressant que didactique, j’y ai trouvé des éléments d’un mystère qui appelaient à l’aventure. Dans l’avant-propos du rapport, le zoologue Yorke Edwards décrit de façon éloquente la péninsule comme « éloignée, silencieuse (…) absolument sauvage » et « presque impénétrable, riche en arbres, troncs et broussailles si entremêlées qu’ils défient les envahisseurs. »
La péninsule de Brook n’a pas toujours fait partie de l’île de Vancouver. Suivant un processus géologique connu sous le nom de subduction, la partie extérieure de la pointe de la péninsule a « navigué » vers l’île il y a environ 70 millions d’années. Elle était alors formée d’un nombre incroyable de types de roches bien différentes du reste de l’île et se situait au-dessus d’une faille majeure connue sous le nom de Faille de Cap Cook. À l’endroit où la péninsule se connecte avec l’île, une autre faille (la Faille de la Côte) s’étire dans les profondeurs de l’océan.
Entourée sur ses trois côtés par les eaux les plus sauvages de la côte ouest, la péninsule est un morceau de terre purement sauvage coupé du reste du monde. Une épine dorsale vertigineuse, l’Arrête du Refuge, la coupe en son milieu. Des falaises abruptes s’élèvent tout autour depuis les plages et empêchent tout passage. Cette topographie hostile a repoussé toute idée d’exploitation forestière et minière, laissant un paysage virtuellement intouché. Même les premiers établissements côtiers établis par les Premières Nations furent abandonnés il y a quelque 200 ans. « Même dans un monde rapetissé par les voyages aériens intercontinentaux, des "mondes perdus" existent encore... L’un de ceux-là est situé pratiquement sur le seuil de notre porte : la péninsule de Brooks », écrit Hebda dans son rapport.
Quand nous quittons Kyuquot, le lendemain matin, l’océan est calme et lumineux. Nous filons vers les Îles Bunsby et, bientôt, la péninsule apparaît dans notre horizon. Elle a l’air similaire au dessin fait par James Colnett, le capitaine anglais du Princess of Wales qui explora la région en 1787, juste neuf ans avant son plus fameux prédécesseur, le Captaine James Cook, qui surnomma la péninsule de Brooks le « Cap des Tempêtes ». James Colnett nomma pour sa part les eaux et la côte de la partie sud Port Brooks pour honorer l’un des commanditaires de son expédition. Le nom devint bientôt associé avec l’entièreté de pics, d’arrêtes et de pentes verdoyantes abruptes entourées de pâles rubans de sable.
Alors que nous traversons l’anse de Nasparti et approchons de la côte sud de la péninsule, la première mauvaise nouvelle arrive : notre opérateur de bateau-taxi pointe nous vers une petite anse ombragée au coin de la pointe de Jackobson, au lieu de nous indiquer la magnifique plage ouverte. Nous nous étions fait promettre un passage vers une incroyable étendue de sable avec de l’eau fraîche en abondance. À la place, celui-ci nous présente un champ de pierres qui se termine de façon abrupte au bord du mur végétal vertical. Une forêt à la lisière impénétrable. Le débarquement sur la plage de sable avec un bateau de cette taille serait trop dangereux explique notre capitaine, mais, pas d’inquiétude; la plage de rêve est à moins de vingt minutes de marche en suivant un sentier le long des arbres, nous explique-t-il.
Après avoir débarqué notre montagne d’équipement, nous découvrons quelques minutes plus tard que le « sentier » mène vers une falaise qui se précipite dans la mer. Il devient clair que nous ne pourrons transporter notre équipement et nos provisions le long de cette piste. L’énormité de la situation nous envahit tout à coup : nous n’avons pas d’eau potable et cet endroit limite considérablement nos options d’exploration. Nous installons nos tentes entre des cèdres géants, refroidissons quelques bières dans une piscine naturelle envahie par la marée montante et poussons vers l’est à la recherche d’eau douce.
Après une heure d’escalade, de contournement de mares d’eau et de rochers polis par l’action des marées, nous apercevons la proue d’un navire échoué sur les récifs. L’épave semble récente : si elle n’a pas coulé, peut-être que l’équipage a réussi à rejoindre la rive ? Sans information, nous ne pouvons qu’imaginer le scénario le plus dramatique. La coque déchiquetée parle d’elle-même des risques que les humains prennent quand ils naviguent le long de cette côte appelée communément « le cimetière du Pacifique ». De retour au camp de base, nous cuisinons des pâtes à l’eau de mer en écoutant chanter un couple de martins-pêcheurs en amour au rythme des chocs sourds des troncs dérivants qui s’entrechoquent au rythme de la marée montante.
Le jour suivant, après le petit déjeuner, nous paquetons une journée de rations, d’équipement photographique, une combinaison ainsi que ma longue et embarrassante planche de surf. Nous partons vers l’ouest au travers d’une forêt de salal qui nous arrive aux épaules et nous ensanglante les tibias. Nous suivons le sentier jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le vide au bord d’une falaise. Tant bien que mal, nous escaladons la roche en nous accrochant aux anatifes (bernacles) incrustés dans les rochers. En contrebas, dans d’immenses piscines naturelles, des étoiles de mer géantes sont emprisonnées dans des positions compromettantes et des colonies de moules pointent vers le ciel bleu. Le trek est périlleux, mais comique jusqu’à ce que je m’entaille les doigts sur une roche aiguisée comme une lame de couteau en tentant de sauver ma planche de surf d’une chute de vingt mètres.
Arrivés à la plage, nous laissons tomber notre chargement sur une longue plage de rêve, en forme de croissant. Le sable s’étend sur des kilomètres, bordé par une forêt de géants primaires. Les vagues arrivent en séries faibles et se brisent près du littoral. Je ne peux qu’imaginer les rouleaux monstrueux qui s’écrasent ici durant une tempête. La protubérance de la péninsule de Brooks supporte continuellement l’assaut des éléments et de la météo régionale, incluant des brouillards denses et désorientants, de lourdes précipitations et des vents sévères. Flottants depuis la dernière tempête, des nuages de bidons de plastique, de bouteilles d’eau, des filets de nylon, des flotteurs, souliers de course et "flip-flops" (la plupart venus du Japon) s’entrechoquent au gré du flux.
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