Péninsule de Brooks : Le monde perdu
Même avec leur budget considérable, l’équipe du Dr Hebda fit face à d’énormes défis dans leur exploration de ce coin perdu. Richard Hebda relate l’histoire de deux chercheurs qui se firent déposer par hélicoptère depuis leur camp de base situé près du lagon de Cap Cook, sur la côte ouest de la péninsule, près de l’étang de Cassiopée. Le vol de 5,5 kilomètres ne prit que quelques minutes. Partis de bonne heure, les hommes s’attendaient à collecter des spécimens durant la première moitié de la journée, puis à randonner jusqu’au camp pour arriver à temps pour le dîner. Le voyage du retour fut plus long que prévu : il leur fallut traverser une série de gouffres profonds et se faufiler au travers d’une forêt si dense que onze heures de marche intense furent nécessaires pour rejoindre le camp de base.
Avec notre budget de quelques centaines de dollars, sans bateaux ni d’hélicoptère, nous n’aurons pas l’occasion de plonger dans l’étang de Cassiopée ou même de grimper les 855 mètres de la Montagne condamnée. Mais, nous sommes motivés à jeter un coup d’œil à l’intérieur de la péninsule recouverte de forêts primaires, de marais et de tourbières rarement vues par des êtres humains. Si nous sommes chanceux, le torrent qui se déverse près de la plage sera notre porte d’entrée dans ce « Monde perdu ». Nous chargeons une journée de vivres et marchons vers l’ombre dense de la forêt.
De petites rigoles s’écoulent des roches décorées de mousses couleur lime et de cascades de fougères qui s’élèvent vers la lumière. Après deux kilomètres, la gorge se rétrécit de plus en plus, mais la progression reste aisée. Nous commençons à nous demander où est le défi topographique et à nous moquer de ces scientifiques « mous » jusqu’à ce que nous nous heurtions à une roche gigantesque d’où tombe une chute d’eau qui glisse en cascades dans une piscine glaciale. Juste au-delà, à peine à six cent mètres de nous, commence l’inattaquable « Monde Perdu », la partie de la péninsule qui (croit-on) n’a jamais été touchée par les glaces. Une île couverte d’une biodiversité si incroyable qu’elle aurait permis de réensemencer le nord-ouest du continent après la retraite des glaciers. Pour nous (sans équipement d’escalade, sans équipe de support ou de provisions pour un troisième camp de base), c’est le bout du voyage.
Alors que nous retournons vers le camp de base, nous tentons de trouver un raccourci au travers de la forêt. En analysant la carte, le trajet semble possible et réduirait le temps de retour de moitié si nous pouvions couper au travers. Nous traversons des tourbières, grimpons au dessus de troncs gigantesques abattus par des tempêtes ou vaincus par les siècles et plongeons dans des trous boueux. Chaque moment de repos invite des escadrons de moustiques énormes, suivis par des taons voraces. Lorsque nous nous perdons de vue, nous sommes séparés par une forêt si dense que nous nous retrouvons hors de portée de voix. Cette nuit-là, nous refaisons le monde autour d’un feu de camp et d’une bouteille de vin bien méritée. Je regarde la lune qui apparaît au-dessus de l’anse, alors que la marée bouillonne tranquillement en recouvrant les rochers. Je me délecte de la solitude et de l’immobilité qui semble irradier de la roche de cet endroit magnifique et difficile.
Notre plan est de nous lever à l’aurore et de voyager vers l’ouest aussi loin que possible. Ensuite, nous retournerons à notre camp sur la plage. À marée basse, nous devrions pouvoir progresser rapidement le long du littoral. Le jour est calme et clair, offrant des vues imprenables de la côte qui s’étire à perte de vue, des pentes abruptes couvertes de forêts luxuriantes et d’anses rocheuses. Après avoir suivi une série de plages à la beauté remarquable, nous arrivons à une baie en demi-lune où nous découvrons un groupe de vacanciers installés confortablement. J’essaye de dissimuler ma déception. De façon égoïste, nous voulons la péninsule pour nous seuls. Un peu plus tard, nous rencontrons un groupe de kayakistes qui font le tour de la péninsule.
Nous passons les jours suivants à faire du surf, à ramasser des objets échoués et à grimper dans les falaises. Durant notre dernière nuit, contemplant le rouge de notre feu fait de bois échoué, nous nous questionnons sur notre mission. Nous avons découvert une ancienne oasis naturelle qui a survécu principalement parce qu’elle est hors de portée de l’humanité. Mais la péninsule est-elle en sécurité? Est-ce qu’un grand nombre de personnes sera amené à y voyager en lisant ces lignes? Peut-être pas. L’éloignement de la péninsule devrait décourager la plupart des gens, à moins qu’ils ne soient extrêmement déterminés à y poser le pied.
Après toutes ces années, le « Monde perdu » garde encore ses secrets. Le Dr Richard Hebda est d’ailleurs étonné du manque de connaissance et d’appréciation démontré par les Britanno-Colombiens et les Canadiens pour leurs derniers paysages sauvages en général. C’est ce manque de sensibilisation qui met des endroits comme la péninsule de Brooks en péril.
Personne n’a jeté un regard aussi profond sur cette péninsule que les membres du projet Refugium. Suite à l’expédition de 1981, le gouvernement de la Colombie-Britannique déclara la péninsule lieu de loisirs provincial en 1986 et en fît un parc provincial en 1995. Le Dr Hebda et ses collègues n’ont trouvé aucune des espèces éteintes de l’ère jurassique sur Brooks, mais ils ont découvert 31 espèces d’insectes inconnus auparavant. La population animale de la péninsule est plus ou moins représentative des derniers lieux sauvages trouvés sur la côte ouest de l’île de Vancouver. Les chercheurs ont aussi confirmé la présence d’anciens sols et de plantes rares que l’ont pensaient autrefois endémiques à l’île de Haida Gwaii, dans l’archipel des îles de la Reine Charlotte. Selon Richard Hebda, ces preuves constituent l’évidence « que la péninsule de Brooks est un refuge glaciaire » et qu’elle était autrefois une oasis de vie au milieu d’un vaste océan de glace, ce qui en fait l’un des plus vieux paysages vivants de l’ouest du Canada. « Des endroits comme la péninsule de Brooks renforcent le fait que notre petite planète et sa vie constituent notre seule véritable richesse et que tout le reste est secondaire », déclare Yorke Edwards dans le rapport final. Pour notre part, nous n’avons pas ramené des dizaines de spécimens et n’avons apparemment résolu aucun mystère scientifique. Cependant, nous revenons de notre voyage du « Monde perdu » avec une nouvelle et profonde appréciation de notre héritage naturel.
Échapper à l’Ère de Glace
Durant les deux derniers millions d’années, plusieurs périodes glaciaires ont effacé progressivement la faune et la flore sur d’immenses étendues de l’hémisphère Nord. En Colombie-Britannique, l’étendue glaciaire la plus vaste connue sous le nom d’Avance de Vachon (durant la glaciation de Fraser) prit place il y environ 12 000 à 17 000 ans. Les endroits du continent qui ne furent pas écrasé par les glaces et où les plantes et les animaux s’exilèrent sont appelés « refuges » (refugium) par les scientifiques. Ces lieux libres de glaces permirent la repopulation du paysage quand les glaciers se retirèrent. On croit que de petits refuges existèrent dans l’état de Washington sur la péninsule Olympique et au large de la côte ouest sur l’île de Haida Gwaii, dans les îles de la Reine Charlotte.
Guide de départ
Péninsule de Brooks
Situé sur l’île de Vancouver, le parc provincial de la péninsule de Brooks (520 kilomètres carrés) est extrêmement isolé. Accessible seulement en hydravion, hélicoptère ou en bateau. Les visiteurs doivent être complètement autosuffisants et préparés à être isolés pendant plusieurs jours par des tempêtes fréquentes et des conditions météo difficiles (même en été) qui peuvent retarder transports et secours.
•Nootka Sound Services Ltd. (250-283-2515 • mvuchuck.com). Le traversier M.V.Uchuck III voyage de Gold River à Kyuquot chaque jeudi, à longueur d'année, et peut y déposer des kayaks.
• Voyager Water Taxi (250-332-5301 • voyagerwatertaxi.com). Offre un service de taxi de Kyuquot vers Brooks Peninsula.
• Miss Charlie’s Restaurant & Lodging (250-332-5380). Offre un logement et repas à Kyuquot.
•Nature Trek Canada (250-653-4265 • naturetrek.ca). Organise des voyages en kayak guidés vers la péninsule.
Infos
• BC Parks (bcparks.ca)
• Brooks Peninsula: An Ice Age Refugium on Vancouver Island, édité par Richard J. Hebda et James C. Haggarty (Occasional Paper #5, B.C. Ministry of Environment, Lands and Parks, 1997)
• Sea Kayaking Around Vancouver Island par Doug Alderson (Rocky Mountain Books, 2004).
• Tourisme Vancouver Island (250-754-3500 • islands.bc.ca)
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