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Crédit: Pascale Gibeau

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Tadjikistan

Ski et camping au Tadjikistan


Par Pascale Gibeau

L’objectif semblait simple : être les premiers à skier sur le pic Karl-Marx (6 723 mètres) au Tadjikistan. C’était sans compter les difficultés de voyager dans un pays qui n’accueille que 150 touristes par année…

Quatre heures du matin. Le soleil perce à peine le puits de lumière de la maison. À travers mes paupières lourdes de sommeil, j’aperçois nos hôtes. La famille entière est bien réveillée, observant avec curiosité chacun de nos gestes.

Mon copain Deon Louw et moi sommes dans le village de Yamg depuis la veille. Comme nous sommes arrivés trop tard pour trouver Aïda, le professeur de russe du village et directeur du musée local et, surtout, notre contact pour des informations sur les montagnes, le chauffeur de notre marshrutka (minibus) servant de transport public dans le pays) nous a invités à passer la nuit chez lui. Nous voilà donc dans une vraie famille pamiri, dans la vallée de la rivière Wakhan, à un jet de pierre de la frontière afghane.

Véritable mine d’or pour des amateurs de montagne prêts à braver quelques difficultés, le Tadjikistan est une petite république d'Asie centrale coincée entre le Kazakhstan et le Kirghizistan au nord, l'Ouzbékistan à l'ouest, l'Afghanistan au sud et la Chine à l'est. Plus de la moitié du pays est située au-dessus de 3000 mètres d’altitude.

La chaîne de montagnes du Pamir, à l’est du pays, est à l'origine des massifs de la région; les Karakoram et l'Himalaya au sud, l'Hindu Kuch à l'ouest et le Tian Shan au nord-est. L'histoire du pays renferme les conquêtes d'Alexandre le Grand et ses Macédoniens, ainsi que le long règne de la route de la soie et des échanges entre les Chinois et les Occidentaux à travers les steppes du continent. L’ère moderne est marquée par les luttes de pouvoir entre les empires russes et britanniques. Aujourd’hui, le Tadjikistan est un pays artificiel, dont les frontières ont été conçues par Staline. Les Tadjiks sont d’origine perse (alors que les autres peuples d’Asie centrale sont d'ascendance turque) et cela constitue leur principal sentiment d'appartenance. Une guerre civile a déchiré le pays à la suite de l’éclatement de l’ex-URSS, laissant l'économie exsangue et les gens divisés. Plus de 80 % des habitants de la capitale ont quitté la ville, exilés ou disparus, temporairement ou pour toujours...

L’aventure

Fermé au monde extérieur par les Russes depuis 1891, le Pamir commence tout juste à recevoir des touristes (à peine 150 par année!). L’infrastructure est inexistante; l’aventure y est donc totale! On en prend la pleine mesure dès que l’on quitte Douchanbe, la capitale du pays. Entassés avec douze personnes dans une marshrutka (avec tout notre équipement et nos skis), la difficile route à travers cols et rivières pour atteindre Khorog – à 550 kilomètres – prendra plus de 27 heures.

Crédit: Pascale Gibeau

Aidés, avec beaucoup de gentillesse et d’hospitalité, par Aïdar et sa famille, nous partons ensuite vers le pic Karl-Marx, avec tout notre équipement de camping, nos skis et la promesse formelle (faite dans notre meilleur russe) de rester prudents sur la montagne. L’idée est maintenant de suivre le bassin d’une rivière asséchée dont les eaux de printemps dévalent directement depuis les neiges et glaces du sommet. Le temps clair nous permet heureusement de visualiser notre route à travers le massif montagneux et de prendre des repères visuels, puisque notre GPS ne capte plus aucun signal…

Seuls sur la montagne, les quatre jours suivants constituent un véritable moment d’extase : nous campons et progressons lentement en profitant des vues magnifiques du paysage rugueux de la vallée Wakhan. Du côté afghan de la rivière, on n’aperçoit qu’un petit sentier poussiéreux parfois parcouru par des caravanes d’ânes et quelques amas de huttes en terre battue, entourées de jardins faméliques. Protégée par les solides montagnes et hauts pics de 7000 mètres de l’Hindu Kuch, cette région de l’Afghanistan n’a jamais été atteinte par les tourments actuels du pays, mais elle affiche une grande pauvreté.

Notre ascension se passe bien, l’acclimatation à l’altitude aussi. Le seul tracas vient de la quête incessante d’eau – qui est plutôt rare dans ce paysage désertique. Nous atteignons notre dernier campement au bout de deux jours de montée, à environ 5000 mètres. Le sommet paraît maintenant atteignable, sans trop de risques d’avalanches et sans glaciers à traverser.

Crédit: Pascale Gibeau

Enfin le grand jour. Nous partons vers 6 h du matin et avançons d’un bon pas, croyant pouvoir rejoindre rapidement, par la crête au-dessus de notre campement, le sommet du pic. Quelques heures plus tard, de larges pans de roc nous bloquent l’accès au sommet par cette voie. On doit redescendre et recommencer l’ascension. Nous suivons cette fois la coulée de roches concassées directement sous le sommet et atteignons finalement la neige vers 16 h. L’heure avancée nous oblige à arrêter l’ascension à environ 300 mètres du sommet. Les derniers rayons du soleil rendent la neige belle et granuleuse. Deon s’élance pour les premiers virages. La vue sur les massifs montagneux autour de nous est absolument magnifique, et c’est le cœur euphorique (mais les jambes molles!) que je m’élance à mon tour. La sensation est enivrante. Nous arrêtons souvent pour reprendre notre souffle et ne pas perdre le contrôle. Deon, plus expérimenté, enchaîne les virages en harmonie avec le spectaculaire paysage. Nous rejoignons notre camp à la noirceur – après plus de 16 heures –

Le retour au village est marqué par une impression de calme et de sérénité. Les souvenirs impérissables s’accumulent à toute vitesse : les salutations pleines de curiosité des personnes croisées sur l’unique route du coin, les gens qui labourent leurs champs dans le coucher de soleil, les ânes qui braient leur inquiétude au passage des rares voitures et les enfants retournant à la maison après l’école dans leurs coquets uniformes. Aïdar nous attend, enfin rassuré sur notre état de santé. D’autres charmes nous attendent dans la vallée : de l’eau chaude pour se laver (que de poussière accumulée!), des litres de thé chaud, un repas frugal (mais réconfortant!) et une visite aux sources thermales.

Crédit: Pascale Gibeau

Après quelques jours de repos, nous suivons « l’autoroute » du Pamir vers le nord, longeant sur plusieurs kilomètres la frontière chinoise. Au gré des arrêts fréquents de la marshrutka, on admire les paysages désertiques et lunaires des hauts plateaux habités par quelques groupes de nomades en quête de pâturages pour leurs troupeaux.

Encore une fois, nous passons de précieux moments à prendre le thé et un bol de soupe avec les autres voyageurs tadjiks retournant dans leurs petits villages avec des victuailles achetées à Khorog. C’est dans ce joyeux capharnaüm que nous découvrons le chuchai : un mélange de thé, de lait et de beurre consommé dans les montagnes pour le déjeuner. Lourd, mais nourrissant!

Depuis Murghab, le chemin grimpe vers la passe Ak-Baïtal, à 4655 mètres. Après nous être entendus avec notre chauffeur, nous partons pour une belle fin de semaine de camping à 5000 mètres pour explorer le massif et faire quelques virages de télémark dans une neige de printemps commençant à fondre sous le chaud soleil des hauts plateaux. Nous sommes toujours des êtres étranges aux yeux des Tadjiks, mais rien ne saurait nous empêcher de skier tellement les pentes des montagnes sont invitantes.

Le meilleur : L’hospitalité des gens et l’incroyable impression de paix et de sérénité dans la vallée de la Wakhan, malgré l’immense pauvreté de la population.

Le pire : Tomber en panne au milieu de steppes désertiques et espérer que quelqu’un passe, un jour, pour nous aider.

Le plus bizarre : Quand les femmes de la marshrutka sont toutes venues aux toilettes avec moi, je veux dire, dans la cabine… Faut dire que j’étais la seule avec de la lumière…


Aide-voyageur

Pour s’y rendre : Turkish Airlines rejoint Douchanbe chaque trois jours depuis Istanbul. Aeroflot le fait aussi depuis la Russie. On peut traverser aux frontières terrestres kirghize et ouzbek. Pour un séjour, il faut s’atteler à la lourde bureaucratie héritée de l’ère soviétique. Vous aurez besoin de visas, enregistrements et permis. Consultez Surat, de Pamir Adventure Ltd, il parle anglais (c’est très rare dans ce pays) et est très compétent.

> Turkish Airlines : thy.com

> Aeroflot : aeroflot.ru/eng

> pamir-adventure.com

Se loger : L’infrastructure touristique tadjike commence tranquillement à se développer. À Murghab, la maison de Surat est accueillante et confortable. Les gens du village savent où le trouver (tout comme pour Aïdar à Yamg). Sinon, les initiatives écotouristiques des organismes Acted et MSDSP sont à surveiller. Pour le reste, il faut apprendre à lâcher prise et à faire confiance à l’hospitalité des gens.

> Acted : acted.org

> MSDSP : msdspdushanbe@atge.automail.com

Manger : Il existe quelques restaurants à Douchanbe et à Khorog, mais dans les villages, il faut oublier ça. Les gens qui hébergent offrent aussi les repas qui sont bons, mais frugaux. La gentillesse des gens compense le manque de variété et de vitamines.

À faire : Tout. Il y a une large place pour l’aventure et l’initiative. Il faut s’attendre à marcher hors des sentiers battus du début à la fin du séjour. Des connaissances en russe sont essentielles (pensez à apporter un lexique), mais les gens sont patients et contents d’apporter leur aide. Le Tadjikistan compte plusieurs autres pics de plus de 6000 mètres, dont les plus visités sont Kommunizma et Lenin. Quelques agences organisent des tours guidés, avec accès en hélicoptère. Le glacier Fedchenko mérite aussi moult éloges.

Finances: La monnaie est le somoni. Le Tadjikistan est une destination plus chère qu’il n’y paraît. Les quelques hôtels ont un faible rapport qualité-prix. Le plus cher est le transport : hors des circuits desservis par les marshrutkas, il faut louer des jeeps et payer l’essence et le chauffeur. Il n’y a pas de guichets hors de Douchanbe, alors il faut prévoir de l’argent comptant.