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  • Crédit: Émilie Drinkwater

20 ans d’Espaces : sommes-nous en sécurité avec les guides ?

1995 – 2015, Espaces a 20 ans. Des milliers d’articles et autant de pages sur le plein air, le voyage et l’aventure sous toutes ses formes. Plongeons dans les archives du magazine pour ressortir l’un d’entre eux et voir comment la situation a évolué depuis. Premier sujet de cette chronique : les guides du Québec.

Guides : sommes-nous en sécurité?

Tel était le titre de l’article de Jean-Philippe Blondeau, publié en juin 1996 dans le cinquième numéro du magazine. Voici comment il introduisait la problématique à l’époque.

« Sans équipement et sans beau-frère expérimenté, vous avez décidé que votre seule semaine de vacances sera consacrée à une expédition de canot-camping. Vous remettez l’organisation du périple entre les mains d’un "guide" à qui vous envoyez un chèque de 495 $. On peut lui faire confiance : il a une carte professionnelle et sa brochure est de toute beauté. Devriez-vous avoir l’âme en paix?

Depuis quelques années, le tourisme d’aventure au Québec est en pleine effervescence. Les entreprises qui offrent des forfaits d’un ou plusieurs jours en kayak de mer ou en randonnée par exemple augmentent chaque année. Certaines compagnies se lancent dans "l’aventure" avec professionnalisme et rigueur tout en nourrissant leur passion du plein air et leur instinct d’entrepreneur.

Malheureusement, d’autres mettent le pied dans l’industrie sans trop prendre en considération des notions aussi fondamentales que la sécurité et les premiers soins. »

Dans la suite de l’article, Jean-Philippe Blondeau listait plusieurs problématiques de l’industrie, alors en pleine croissance, du tourisme d’aventure au Québec :

- « au Québec, les activités de plein air sont très peu réglementées par les différents paliers du gouvernement. (…) n’importe qui peut se donner le titre de "guide" et offrir ses services pour accompagner des groupes. »

- « (…) la formation des intervenants est très inégale, tant sur le plan technique que sur les premiers soins - (…) l’appellation "guide" est un titre qui n’a pas la même valeur ici que dans les Rocheuses ou dans les Alpes par exemple ».

Crédit: Joshua Kilburn- « La formation des intervenants en plein air varie beaucoup d’un milieu à l’autre. Que ce soit au plan de l’expérience personnelle, des brevets des fédérations, des formations maison des entreprises, des diplômes d’études collégiales en loisirs, des baccalauréats en éducation physique ou des cours de premiers soins, on trouve de tout! (…) »

- « Son directeur [de la fédération québécoise du canot-camping, devenu en 1998 la Fédération québécoise du canot et du kayak], Pierre Trudel, souligne cependant que « la majorité des "guides" de canot n’ont malheureusement pas la formation ou l’expérience pour partir plusieurs jours avec des groupes. »

La situation en 2015

La situation sur la formation des guides a beaucoup évolué depuis les années 90. À cette époque, la seule vraie école spécialisée en tourisme d’aventure était le baccalauréat en intervention plein air de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Depuis le début des années 2000, d’autres formations sont apparues, notamment au Cégep Saint-Laurent, au Cégep de la Gaspésie et des Îles ou encore au Collège Mérici. « Le milieu s’est radicalement professionnalisé, explique Lorie Ouellet, professeure à l’UQAC. Chaque programme a ses différences, mais elles sont subtiles. On se rejoint tous sur le niveau des standards que l’on attend d’un guide, ses compétences techniques, disciplinaires et de gestion des risques ». Pour Pierre Gaudreault, président d'Aventure Écotourisme Québec (AEQ), l’association qui regroupe les entreprises en tourisme d’aventure, « la prise en charge de la formation et le développement des qualifications par le milieu du guidage au Québec a beaucoup contribué à avoir de meilleurs guides qui répondent davantage aux attentes et aux contraintes de ce métier ».

Si elle est indispensable, la formation n’est pourtant pas une fin en soi. Depuis l’année 2000, Lucie Lanteigne, directrice générale de Vélo Québec Association, est à l’origine, avec Sylvie Marois, de la création de l’attestation d’étude collégiale en tourisme d’aventure du Cégep Saint-Laurent. « Les étudiants qui sortent de ces formations n’ont pas la compétence pour tout guider. Certains voyages ou excursions demandent des compétences plus poussées. Même si la formation de base est solide, l’expérience ne s’apprend pas sur les bancs de l’école ». Lorie Ouellet est du même avis : « Ces guides sont bien formés au contexte québécois. Une région constituée principalement de forêt boréale, sans hautes montagnes et avec des zones d’avalanche limitée à des endroits restreints... Ils n’ont donc pas forcément toutes les compétences requises pour guider dans l’Ouest canadien. Cela leur prend des formations en plus et surtout de l’expérience terrain ».

Dominic Asselin est le seul guide au Québec à être certifié à la fois Guide rocher de la prestigieuse Association Canadienne des Guides de Montagne (ACMG) et de l’Association Américaine des Guides de Montagnes (AMGA). Également propriétaire et fondateur d’Attitude Montagne, un centre d'activités et de formation en escalade et alpinisme à Saint-Adolphe-d’Howard, il reconnaît en demander plus aux guides fraîchement diplômés. « Ceux qui sortent de ces écoles ont de très bons niveaux, mais c’est la base. Il leur faut suivre d’autres formations, plus spécialisées, pour pousser plus loin l’apprentissage. Chez Attitude Montagne, on demande qu’ils obtiennent un brevet de lACMG pour le volet montagne, mais rien ne nous y oblige au Québec ».

Le manque d’obligations réglementaires a toujours cours en 2015. Notamment sur l’appellation exacte du mot « guide », où l’on reste dans un certain flou juridique. En effet, n’importe qui peut revendiquer ce titre. « Le gouvernement a laissé le milieu s’autoréglementer », confie Pierre Gaudreault. Il assure pourtant que le travail a été fait dans le « balisage et la mise aux normes des opérations des entreprises en tourisme d’aventure au Québec. Mais ces compagnies ne sont pas obligées d’appartenir à l’AEQ. Elles peuvent décider de faire bande à part, d’engager n’importe qui et d’œuvrer selon leurs propres normes, leurs propres ratios d’encadrement ».

Une logique contre laquelle se bat l'association des guides professionnels en tourisme d'aventure (AGPTA). Sa présidente, Renée-Claude Bastien : « Notre combat est d’éviter que les entreprises emploient des personnes non formées. Certaines ne jouent pas le jeu et nivèlent par le bas en préférant recourir à des personnes moins chères et moins compétentes. L’association a pour but de faire comprendre à tout le monde que ce métier ne s’improvise pas ».

Pourtant, pour Pierre Gaudreault, « il est de plus difficile d’opérer sans être regroupé, reconnu par une fédération ou appartenir à l’AEQ. Les partenariats tissés entre tous les acteurs du milieu font qu’une entreprise en marge aura plus de difficultés pour percer le marché. Elles n’ont pas le choix de suivre la cadence, de piocher dans un même bassin de main-d’œuvre, formée et qualifiée. Et ces professionnels ne veulent pas non plus travailler dans n’importe quelles conditions ».

L’avenir

Quels sont les défis auxquels les différents acteurs du tourisme d’aventure vont devoir faire face dans les années avenir? « J’ai l’impression qu’il en reste beaucoup à relever », répond Lorie Ouellet. « La reconnaissance du métier est le domaine où l’on a peut-être le moins évolué en 20 ans. La profession est peu valorisée en termes de salaires, alors qu’elle implique de lourdes responsabilités ainsi que des certifications et des équipements très chers ».

Pour Dominic Asselin, cette reconnaissance passera par le client : « Les Québécois n’ont pas encore l’habitude de recourir aux services d’un guide. Ils sont surtout soucieux de payer moins cher. Si l’on baisse constamment les prix, les guides auront toujours de la difficulté à payer leur formation et donc à progresser ».

Pour Lorie Ouellet, cela peut passer par les entreprises elles-mêmes, souvent gérées par d'anciens guides. « On a vu de belles choses dans ce domaine, avec des compagnies dirigées par des passionnés, apprenant sur le tas, mais de plus en plus aguerris, sensibles aux ressources humaines et capables d’offrir de meilleures conditions aux guides ».

Assurer la pérennité de ces entreprises québécoises spécialisées dans le tourisme d’aventure, c’est l’ambition de l’AEQ et de Pierre Gaudreault : « Le défi du début des années 2000 était de jeter les bases de l’encadrement et de la sécurité dans nos compagnies. On a fait des pas de géants à ce niveau. Aujourd’hui, il faut aider les gestionnaires à mieux performer en affaires et faire en sorte que leur entreprise soit viable à long terme. Plus elles le seront, plus cela assurera une professionnalisation du secteur ».

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