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  • Raft dans les rapides © Shutterstock

Pourquoi je me suis réconcilié avec Rafteur

Le Québec est une terre promise de rivières, et les pagayeurs comme moi sont plus que choyés d’avoir accès à autant de diversité. Il n’est donc pas étonnant que la communauté québécoise d’adeptes d’eau vive soit bien présente et bien vivante.

Nous pourrions comparer cette communauté à une famille de trois frères : Canoteur, Kayakiste et Céiste (le céiste pratique le C1 (solo) ou le C2 (duo) dans un kayak ou une embarcation qui lui ressemble. Il s’y agenouille et utilise une pagaie simple, comme en canot). À première vue, celle-ci ressemble à toute famille normalement constituée, où prévalent la taquinerie et une saine rivalité entre ses membres.

Le grand frère Canoteur préfère ainsi ne pas trop suivre son petit frère Kayakiste. Il le juge trop téméraire et trop occupé à se faire rincer les sinus dans d’énormes trous (un trou est un rouleau profond provoqué par une dénivellation soudaine du lit de la rivière), préférant le pick-up au Subaru. De son côté, Kayakiste juge que son frère Canoteur occupe le quart de son temps à nager et à vider son embarcation plutôt qu’à peaufiner sa sacro-sainte technique.

Céiste, qui porte la jupette, manie la pagaie simple et est en constante génuflexion dans les entrailles d’un C1, ne sachant trop sur quel pied danser. En fait, il ne danse pas vraiment puisqu’il passe son temps à se plaindre de douleurs aux genoux. Mais en bon frère du milieu, il demeure le médiateur, parcourant autant les rivières avec l’aîné qu’avec le benjamin.

Malgré ces différences entre frangins, le respect règne au sein de cette famille, grâce à l’amour commun et inconditionnel que tous vouent aux rivières. Il n’est donc pas rare de retrouver tout ce beau monde lors des réunions de famille, communément appelées festivals d’eau vive, en train de partager quelques vagues à surf ainsi qu’une bière… ou trois.

Mais cette grande famille compte un quatrième frère, qu’on oublie trop souvent. Plus gros, plus lent, un peu balourd, il fréquente généralement des gens qui connaissent peu les rivières d’eau vive. C’est le pauvre Rafteur, souvent snobé par ses trois frères.

Je le confesse : je suis le premier à me rendre coupable de cette même condescendance. Pourtant, c’est Rafteur qui m’a introduit à l’eau vive, alors que j’avais 13 ans, lors d’une sortie sur la rivière Rouge. Cette entrée en matière dans le monde des rapides m’a transformé et 30 ans plus tard, je sillonne toujours les rivières. Mon histoire n’est pas unique : nombreux sont ceux qui ont eu la piqûre des rivières grâce à Rafteur. Malgré cela, celui-ci demeure toujours le mouton noir de la famille.

Mais pourquoi donc, me direz-vous? Après discussion avec quelques confrères de la Guilde des pagayeurs, voici déjà trois raisons.

Premièrement, nous comparons souvent Rafteur à un animateur de tout-inclus : c’est lui qui passe son temps à divertir des vacanciers qui hurlent à chaque vague et qui sont convaincus d’avoir été recyclés dans un trou pendant plus d’une minute. Deuxièmement, nous estimons que manœuvrer une grosse balloune dans un labyrinthe de roches et de vagues n’est pas très gracieux et ne nécessite que peu de technique. Comme si Rafteur empruntait un parcours de motocross en minibus.

Enfin, la majorité d’entre nous ne connaît pas grand-chose à l’univers gonflable de Rafteur…

Mais depuis peu, j’ai changé d’avis et je me suis réconcilié avec lui.

Raft en eau vive © Shutterstock

Après 25 jours de descente en famille sur le fleuve Colorado, dans le Grand Canyon, mes préjugés sont tombés (à l’eau). J’ai rapidement découvert que le raft n’était pas une grosse embarcation fade et idiote. Au contraire, elle est excitante, drôlement confortable et constitue une formidable façon d’explorer. 


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Chaque jour, cette île flottante nous permettait en effet de nous lever à notre guise pour aller choisir une collation à l’arrière, nous coucher pour nous reposer ou nous tenir debout pour admirer le décor ambiant. D’être libres, quoi! Tel Tom Sawyer sur le Mississippi, nous progressions en nous laissant porter par le courant, sur de longues sections de plat. Une sensation et un agrément que je n’avais jamais vécus en rivière.

Si le raft est plus lent dans les rapides, grimper chaque vague et vivre chaque remous au même moment, ensemble, est exhilarant. Une belle ligne réussie dans les rapides majeurs se termine par d’énormes sourires et de solides claques dans les mains. Nous n’étions pas qu’une famille, mais une équipe bien soudée, et le raft nous unissait davantage.

Cette aventure sur le fleuve Colorado a été pour moi un moment de réconciliation avec Rafteur et depuis, je désire passer plus de temps avec lui. Je me suis donc procuré un AIRE 130E.

– Tu me niaises?

– Tu te fais vieux?

– Ce n’est pas mon genre, mais je respecte ton choix.

– Pas certain que j’ai envie d’exposer mes enfants à ce truc-là…

Pauvre Rafteur, toujours victime de préjugés. Car telles furent les réactions de mes amis canoteurs d’eau vive à la suite de mon achat.

Comprenez-moi bien : je suis toujours follement épris de mon canot. D’ailleurs, je considère qu’il n’existe pas d’embarcation plus sexy qu’un canot d’eau vive. En revanche, j’aime beaucoup tous les avantages des rafts.

Entre autres choses, le succès d’une descente en raft dépend bien plus du capitaine que des matelots, et grâce à cette hiérarchie, le raft ne s’est pas mérité le surnom de « bateau du divorce », comme c’est le cas du canot.

En outre, à bord d’une telle embarcation, il n’est pas nécessaire de se préoccuper de l’habileté de ses partenaires, comme c’est le cas dans un tandem. Un raft équipé de solides pagayeurs devient un 4 X 4 doté d’un turbo. Au surplus, il est facile de remonter à son bord si on se fait éjecter, surtout dans un raft autovideur.

Peut-être que je me fais vieux, peut-être que c’est dû à mon statut de père, mais ça m’est tout à fait égal : on s’amuse bigrement en famille. Et je peux même faire découvrir certaines des plus belles sections d’eau vive à des amis qui ne pagaient pas.

J’ai ainsi été ravi de voir mon amie Carole, une pagayeuse aguerrie, adhérer à la même idée et initier ses amis lors du festival d’eau vive de la Haute-Gatineau, dans son tout nouveau raft.

Rafteur n’est pas le vilain petit canard de la famille, mais plutôt un missionnaire qui apporte la bonne nouvelle des rivières à plusieurs non-pagayeurs. Éventuellement, ces derniers auront eux aussi la piqûre et ils partageront cette joie à leur tour… Ça ne peut être que bon pour la sauvegarde de nos rivières.

Alors ce printemps, n’oubliez surtout pas de saluer bien bas votre frère Rafteur, si vous le croisez au détour d’un rapide : il mérite bien plus que des railleries.


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