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Islande : randonneurs sur le trek du Laugavegur © Xavier Bonacorsi

Randonnée : l’Islande en mode critique

Depuis quelques années, l’Islande atteint des sommets de popularité touristique inégalés – avec raison, vu la splendeur des lieux. Mais les hordes de visiteurs qui envahissent l’île ne sont pas sans entraîner des conséquences fâcheuses, ont constaté notre journaliste et sa conjointe, après un séjour de trois semaines en autonomie.

En 2010, l’éruption du volcan Eyjafjallajökull, qui a paralysé le trafic aérien européen durant des semaines, a littéralement mis à l’avant-plan médiatique ce petit pays de glace et de feu. Une fois les cendres retombées, les grands manitous de la promotion touristique islandaise ont su tirer profit de cette visibilité pour promouvoir les splendides attraits de leur pays, alors encore méconnus du grand public.

Depuis, l’achalandage en Islande ne cesse de croître d’année en année : de 500 000 qu’il était en 2010, le nombre de visiteurs a frisé les 1,3 million en 2015… alors que le pays ne compte que 330 000 habitants.

Si l’idée de visiter l’Islande nous titillait depuis un certain temps, la profusion d’images et de récits de voyage des dernières années nous a convaincus qu’il était temps d’y aller avant qu’il ne soit trop tard. Le vélo a d’abord été envisagé : l’idée de pédaler 1 440 km présentait un certain charme. Mais après avoir consulté les statistiques météorologiques, nous nous sommes dit que contre le vent et sous la pluie, mieux valait marcher que mouliner!

En juillet dernier, c’est donc avec nos sacs à dos remplis à ras bord de victuailles lyophilisées, de combustible et de tout le nécessaire pour affronter une météo imprévisible et des écarts de températures pouvant aller de -5 °C la nuit à 25 °C le jour que nous avons traversé l’Islande du nord au sud. Pas moins de 300 kilomètres à pied, en autonomie, le tout en 18 jours et en trois segments.

carte de l'Islande © Xavier Bonacorsi

Afin de voir et de vivre divers paysages et types de terrain, d’éviter quelques rivières infranchissables et de nous ravitailler, nous avons choisi un itinéraire découpé en trois segments. Le transport par autocar, très efficace, nous a facilement permis de passer de l’un à l’autre.

1- Ásbyrgi - Dettifoss - Reykjahlíð (Mývatn)

Les trois premiers jours, nous avons longé le canyon Jökulsárgljúfur et la rivière Jökulsá á Fjöllum, dans la section nord du parc national du Vatnajökull. Chose étonnante, nous n’avons croisé que quelques randonneurs sur ce sentier pourtant officiel, et ponctué de magnifiques chutes et de spectaculaires formations rocheuses. Le fait de devoir légèrement s’éloigner de la route circulaire (route no 1, qui fait le tour de l’île), pour accéder à ce sentier, est sans doute l’une des principales raisons de sa faible fréquentation. Un atout qui fut cependant bien apprécié des randonneurs quelque peu « sauvages » que nous sommes.

la rivière Jökulsà à Fjöllum, dans le parc national du Vatnajökull © Xavier Bonacorsi

Une fois sortis du parc, en route vers Reykjahlíð, nous avons croisé une rivière d’eau thermale chaude et bienfaisante, tout près de Krafla. Nous nous y sommes laissé réconforter une partie de l’après-midi, sous le regard insouciant de quelques moutons nomades. Et pour l’une des trop rares fois lors de cette traversée, le soleil était au rendez-vous. Ce fut un moment mémorable : la veille au soir, nous faisions fondre de la neige pour boire et cuisiner!

2- Varmahlíð - Hveravellir - Gullfoss

Ce segment relativement plat, qui traverse les Hautes Terres, nous a confrontés aux plus grands défis du voyage. Le vent incessant, la pluie persistante et une température qui ne décrochait pas des 5 °C ont mis à rude épreuve notre équipement et, parfois même notre entrain. Dans la portion menant à Hveravellir, nous improvisions notre itinéraire avec des cartes qui n’indiquaient pas les sentiers aux mêmes endroits… De larges et puissantes rivières nous ont fait rebrousser chemin à quelques reprises.

Fumerolles de Hveravellir en Islande © Xavier Bonacorsi

Une fois arrivés à Hveravellir, oasis géothermale située au cœur des Hautes Terres, nous pensions faire le plein de denrées. Mais hormis des biscuits et du chocolat, il n’y avait là rien à ajouter dans nos sacs. La beauté des lieux et le dépaysement nous ont toutefois (presque) fait oublier la faim, qui allait nous tenailler jusqu’à Gullfoss…

3- Landmannalaugar - Þórsmörk - Skógar

Le trek du Laugavegur, de Landmannalaugar à Þórsmörk (55 km + 28 km jusqu’à Skógar), est le plus populaire d’Islande. Et pour cause : les paysages sont époustouflants. En été, les randonneurs y sont omniprésents et il faut se préparer à croiser de nombreux groupes, pas discrets dans le partage de leur contemplation et de leur enthousiasme…

Islande, trek du Laugavegur © Xavier Bonacorsi

Il ne faut pas pour autant se priver d’aller admirer cette région unique par crainte de ne pas s’y sentir bien petit dans l’univers, car on arrive toujours à s’écarter du « boulevard » pour apprécier toute la quiétude de ces grands espaces… sauf pour dormir. En effet, avec tout cet achalandage, on comprend que la pratique du camping soit limitée aux endroits désignés par la ITA (Icelandic Touring Association). Avec toutes les conséquences fâcheuses que peuvent y entraîner la surfréquentation…

Réparties caustiques et paiement sans fil

Tout au long de notre périple, les rencontres avec les insulaires ont toujours été des plus agréables. Nos seules frictions ont impliqué des employés de l’ITA sur le Laugavegur. En effet, après avoir manifesté notre insatisfaction devant une augmentation (non annoncée) de 20 % du tarif d’un camping, la perceptrice, le terminal de paiement électronique (TPE) bien en mains devant la porte de notre tente, nous a tout bonnement lancé : « Well, you have to work more to make more money »! De plus, après nous être plaints à un autre employé au sujet de toilettes fermées par manque d’effectifs pour les nettoyer, nous avons eu droit à : « Well, there are too many people here, can’t you see? ».

Ce n’est pas tout. Lors de la montée vers un col enneigé à l’année, nous avons dépassé un randonneur solitaire chaussé… de simples sandales ouvertes! Il disait néanmoins être « ok ». Une fois rendus au col, où se trouve une hutte de montagne exploitée par l’ITA, nous avons signalé l’état de notre Sandal Man en précisant qu’il faudrait peut-être aviser les responsables des secours. Le jeune employé nous a répondu du tac au tac : « He’s stupid, not me! »… et aucun avis ne fut transmis.

Après avoir trouvé un coin à l’abri du vent et de la pluie, nous avons préparé une soupe pour nous réchauffer et reprendre des forces. Une heure plus tard, Sandal Man est arrivé en titubant avec un seul désir en tête : entrer à l’intérieur pour se réchauffer et épargner quelques orteils. Mais le jeune employé lui a bloqué l’accès en lui montrant son TPE : avant d’entrer dans une hutte de montagne en Islande, il faut débourser 500 couronnes (environ 6 $), peu importe son état de santé!

L’esprit de montagne auquel nous avons été habitués dans les Rocheuses et les Alpes en a pris pour son rhume et nous nous sommes demandé si cette attitude impassible était propre au tempérament viking. Peut-être s’est-elle forgée à la suite d’une trop grande exposition aux champs magnétiques des TPE?

traversée de rivière en Islande © Xavier Bonacorsi

Quand un si petit pays voit tripler en quelques années la quantité de touristes qui le visitent, il est difficile de suivre le rythme d’un sain développement à long terme. Si les Islandais semblent bien gérer la situation, leurs efforts pour nourrir, loger et divertir ces hordes d’âmes en quête d’aventure ont commencé à laisser des traces dans le paysage.

Ce qui frappe d’abord, c’est la quantité d’options motorisées pour découvrir l’île. On trouve bien sûr des voitures de location pour arpenter les routes asphaltées, mais aussi d’énormes VUS et des véhicules surdimensionnés, les super trucks. Ces monstres motorisés, exploités par des voyagistes, transportent ceux qui le désirent vers les zones les plus inaccessibles du pays, même sur les calottes des glaciers. Ça donne froid dans le dos…

On trouve en Islande une excellente série de cartes qui couvrent l’ensemble de l’île. Publiées par Mál og menning, elles sont essentielles à quiconque s’aventure hors des sentiers battus. On y découvre tout un réseau de sentiers off-road qui font la joie des randonneurs… et des conducteurs de véhicules tout-terrain. À quelques reprises, notre émerveillement devant un paysage gagné après deux ou trois jours de randonnée intense fut entaché par l’apparition (et le bruit) d’un super truck. Cette grande accessibilité contribue indéniablement à la popularité de l’Islande comme destination d’aventure. Mais à quel prix?


S’éloigner de la route circulaire

Beaucoup de gens qui visitent l’Islande s’en tiennent aux attractions qui jouxtent la route no 1, qui fait grosso modo le tour de l’île en passant par les villes et villages les plus importants. Plusieurs touristes louent une voiture et parcourent les 1 332 kilomètres de cette route en une semaine ou deux, en faisant de très courts arrêts aux sites importants répertoriés. Une façon simple et efficace de « voir » l’Islande, qui ne permet toutefois pas de « vivre » l’Islande.

Pour découvrir plus en profondeur l’âme de cette île, il faut s’éloigner des lieux plus aisément accessibles, qui sont en train de s’attrappe-touristiser. N’hésitez pas à vous éloigner de la route; mais de grâce, faites-le avec vos jambes… et ne laissez pas de traces!


PRATICO-PRATIQUE

Pour randonner en Islande, il faut se munir d’un équipement capable de résister à la pluie et au vent, mais aussi de bottillons en néoprène ou de sandales avec chaussettes en néoprène pour les passages à gué.

Comme il est interdit d’apporter du combustible à réchaud en avion, on doit s’en procurer sur place. Avant de vous en acheter (de trois à cinq fois plus cher qu’ici), allez fouiller dans les étagères « à donner » des plus grands campings de l’île. De nombreux randonneurs ayant terminé leur périple y laissent combustible, nourriture, bottes, équipement varié… Le détour en vaut la peine. Par ailleurs, on trouve très peu de nourriture déshydratée sur place, et elle est offerte à prix prohibitif. Mieux vaut apporter un maximum de sachets.

En Islande, tout coûte cher : l’inflation est galopante. Plusieurs des prix affichés dans notre guide de voyage (Lonely Planet 2016) avaient été majorés de plus de 20 % lors de notre passage. Dans les campings, il faut s’attendre à débourser entre 20 $ et 25 $ par personne.

En revanche, le transport aérien est abordable : en haute saison, nous avons payé 600 $ pour un vol direct aller-retour de Montréal. En hiver, on peut même s’imprégner d’aurores boréales pour moins de 300 $ aller-retour!
fr.wowair.ca

Les différents services de transport par autocar sont très efficaces, mais les prix varient beaucoup d’un à l’autre. STRÆTÓ, le service public officiel, est le plus abordable et couvre presque toute l’île.
straeto.is

À lire pour ne pas randonner idiot : Walking and Trekking in Iceland, de Paddy Dillon, aux éditions Cicerone. Cet auteur compte plusieurs dizaines de guides à son actif. Ses ouvrages comportent des cartes très précises, des descriptions concises, et proposent souvent des itinéraires peu fréquentés. À découvrir.
cicerone.co.uk

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