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Monastère de Taktshang Goemba, ou Nid du Tigre © Gary Lawrence

Le Bhoutan en trois temps

Émouvant, étonnant, détonnant mais jamais rebutant, le Bhoutan ne se parcourt pas qu’en longue randonnée. Survol en deux randos d’un jour et une virée à vélo.

Minuscule pays coincé entre deux poids lourds – l’Inde et la Chine –, le Bhoutan forme l’une des contrées les plus intrigantes du globe. Petit royaume hautement empreint de spiritualité et peuplé de 700 000 âmes, Druk Yul, le pays du Dragon Tonnerre, n’a jamais été colonisé et a gardé toute son authenticité, ou presque.

Fortement influencé par le Tibet voisin – d’où il tire sa langue (le dzongkha), sa culture et sa religion –, il forme aujourd’hui une entité singulière et à part entière. Particulièrement vert, son territoire est couvert à 70 % de forêts et il est formé à 65 % de zones protégées – ce qui serait la plus forte proportion de la planète.

Cette nature bénie et jalousement chérie fait du Bhoutan un pays particulièrement propice aux longues randonnées, mais aussi à une multitude de courtes escapades alliant plein air, histoire et culture. En voici trois, testées et approuvées.

© Gary Lawrence

Faire son nid avec le Tigre

« Attention, poussez-vous! » lance une voix, affolée. Tandis que je progresse en montée sur le sentier abrupt qui zigzague vers le Nid du Tigre, fabuleux monastère haut perché, un troupeau de chevaux dévale au triple galop en direction inverse, vers le pied de la montagne, forçant les randonneurs à se ranger sur le côté.

« Ce sont les chevaux que tu as vus te dépasser tout à l’heure et qui rentrent après avoir laissé leur cavalier là-haut », m’explique mon guide Karma. Chaque jour, Taktshang Goemba (véritable nom de ce monastère) est pris d’assaut par des milliers de curieux et de pèlerins, les uns s’efforçant de gagner à pied ce saint lieu, les autres effectuant les deux tiers du parcours assis sur un canasson.

« Mais pour le dernier bout, ils n’ont d’autre choix que de marcher, et c’est pour ça que les chevaux redescendent à vide », ajoute Karma. Pour lui, atteindre ce saint des saints doit se faire entièrement sur deux pattes pour se mériter – une grimpette de 2 ou 3 h, dans le pire des cas.

En ce mois de mai très prisé par les touristes indiens, il faut presque jouer du coude sur le sentier poussiéreux pour atteindre ce monastère-carte postale, victime de sa joliesse et de son site fantasmagorique. Sans compter que le Nid du Tigre forme l’un des principaux lieux de pèlerinage du Bhoutan, pays pieux s’il en est.

Construit en 1692, rasé par un incendie en 1998, puis reconstruit à l’identique entre 2000 et 2005, c’est un chef-d’œuvre d’architecture religieuse bhoutanaise, qui vaut chacun des pas qu’il faut aligner pour s’y rendre, entre 2600 et 3100 m d’altitude.

En chemin, on traverse des forêts de pins altiers, on croise des moines en train de cheminer, voire de ramper en priant, et on a droit à des panoramas enlevants sur la sublimissime vallée de Paro et sur le monastère qui la domine.

© Gary Lawrence

À l’intérieur du complexe monastique, la frénésie est à son comble : tous veulent lorgner de près la grotte où Guru Rinpoché – une déité adulée – aurait médité trois mois après avoir vaincu une démone, et où il se serait rendu en « surfant » sur sa conjointe transformée en tigresse – une sorte de skydiving avant l’heure. Les autels bardés de statues aux multiples déclinaisons de bouddhas dorés se succèdent, les lampes au beurre se font allumer par dizaines pour porter bonheur, et les murs sont parés de féroces divinités censées chasser les esprits sombres.

« Désolé, pas de photos : on ne voudrait pas que des images divines se retrouvent souillées dans un contexte impur », d’intimer Karma. Il va falloir graver toutes ces splendeurs sur le disque dur de ma caboche.

Divinités du Bouthan © Gary Lawrence

Au sortir du complexe monastique, une grimpette additionnelle permet d’accéder au Machig-phu Lhakhang, petit temple flanqué d’une grotte où on vient prier… quand on peine à avoir des enfants. « Je vais m’abstenir : j’ai déjà fait ma part pour repeupler la planète », dis-je à Karma.

En soirée, celui-ci m’emmène au Tshering Farm House, près de Paro, connu pour ses bains traditionnels. Avant de passer à table, je submerge mes muscles endoloris dans une eau quasi bouillante, chauffée par des pierres incandescentes déposées un peu plus tôt dans un bain en terre cuite. En quinze minutes, mes fibres musculaires atteignent un degré de cuisson qui frise le médium saignant, et je me sens aussi ramolli qu’un bosquet de têtes de violon bouilli. Je sors du bain en titubant avant de m’évanouir de bien-être sur une banquette de bois. « Un verre d’arak pour te requinquer? » propose Karma. « Non, merci », dis-je en humant l’odeur de blé fermenté de cette gnôle bhoutanaise : je me sens déjà dans une autre dimension, nul besoin d’en rajouter.

Vélo dans la vallée de Phobjikha

Vallée de Phobjikha © Gary Lawrence

Au Bhoutan, on n’a pas spécialement le réflexe d’enfourcher un vélo, fût-il de montagne : les sentiers ne courent pas le long des rus, les routes pavées se font rares et ne sont pas toujours en bon état, et les cyclistes sont peu nombreux.

Parmi les rares exceptions à cette règle, il y a la vallée de Phobjikha. Monde enclavé et attenant au parc national Jigme Singye Wangchuck, Phobjikha vit en vase semi-clos depuis des lustres. Cultivant la patate, voyant atterrir les grues à cou noir (et les touristes) chaque fin du mois d’octobre, elle les voit repartir avant la fin de l’hiver.

L’isolement historique de la vallée est tel qu’on y baragouine même un dialecte propre, le henke, et qu’il n’est pas rare de voir y rôder des ours noirs de l’Himalaya, des muntjacs (cerfs aboyeurs), des sambars (mignons cervidés) et même d’inoffensifs petits léopards, surtout la nuit.

Drrapeaux dans la vallée de Phobjikha © Gary Lawrence

La vallée est aussi tapissée de routes paisibles, pavées ou pas, qu’il fait bon arpenter à vélo. C’est de loin la plus agréable façon d’investir les nombreux hameaux, de marquer une pause au Gangtey Gompa (grand monastère vieux de 450 ans) ou au Damcheng Lhakhang (le plus vieux temple de la vallée, qui date du XIVe siècle). Sans compter l’accueil des Bhoutanais.

« Hey! » me lance un brave paysan au visage buriné et aux dents rougies par la doma, la noix de bétel que tout le monde chique ici, alors que je passe en vélo devant lui. « Hi! » lancent les fillettes devant la façade de bois massif de leur maisonnette, entre deux volées de drapeaux de prière, tandis que je mouline. « Attention! » hurle Karma sur son vélo, vêtu de son traditionnel gho, en me rappelant qu’ici, on roule à gauche.

maison du Bhoutan © Gary Lawrence

Après quelques kilomètres de douces descentes vallonnées où gambadent des chevaux en liberté, nous arrivons bientôt au village de Kingathang, où Karma me convie à boire une tasse de suja – du thé au beurre – chez l’habitant. Vues de l’extérieur, les demeures traditionnelles bhoutanaises ont des airs de maisons des alpages suisses, et avec leurs deux ou trois étages, elles semblent immenses. À l’intérieur, il n’en est rien : le rez-de-chaussée est réservé aux bêtes, le dernier étage (ou l’entretoit) tient lieu de grange pour sécher le grain, et le quart du seul étage habitable est réservé au choesum, le temple privé de chaque famille.

À notre arrivée, les gentils et timides occupants se précipitent sur moi lorsqu’ils réalisent que je suis assis sur le plancher depuis 18 secondes et qu’ils ne m’ont toujours pas offert un rafraîchissement. La honte! Vite, qu’on sorte le tapis pour l’invité de marque, qu’il puisse y déposer son auguste postérieur!, crois-je les entendre dire. La cadette, Kinzang, prépare bien vite le suja (saupoudré de riz grillé, c’est meilleur), tandis que je papote avec son père par traducteur interposé.

« Comme ça, vous êtes en congé parce que c’est la journée sans travail, pour donner du répit à la terre et aux insectes qu’on pourrait tuer en allant au champ de patates? Ah! Nous sommes bel et bien en pays bouddhiste! » balbutiai-je entre deux lampées. Ça compense pour ces détritus qu’on a vus dans la Nature Trail – un joli sentier odoriférant couvert de pins bleus –, et que de petits groupes citoyens ont ramassés le matin même. Eh oui, même au pays du bonheur national brut, des brutes épaisses jettent papiers gras et bouteilles de plastique dans les bois… 

© Gary Lawrence

Drôles de moines hauts

Un matin, je me suis levé la tête dans le cirage, la motivation dans le carrelage et l’esprit dans les nuages : le ciel est gris et mon humeur aussi. Droit en face de ma chambre, de l’autre côté de la vallée, le fabuleux dzong (monastère-forteresse) de Trongsa est enrubanné de lambeaux de brume, et il semble plus que jamais suspendu entre ciel et terre. Au loin, on entend le tintement des cloches des temples, le bruissement de la tumultueuse rivière en contrebas, la rumeur des prières émanant des collines.

Pour ma part, j’entends surtout l’appel de la randonnée, celle qui me mènera à Taphe Gompa, une retraite monastique située à 3300 m. Un parcours qui traverse des champs de blé récolté comme il y a 500 ans, et d’où émergent bicoques à bergers, hameaux esseulés et paysans bourrés ou en train de labourer. Toujours impeccable, Karma a gardé son gho, ses chaussures cirées, son ombrelle pour se protéger du soleil.

En cours de route, on croise un stupa (monument qui sert de reliquaire), comme dans Tintin au Tibet –  après tout, nous ne sommes pas loin de cette région envahie par la Chine. Ce qui nous permet de jauger le chemin parcouru et d’admirer de loin le dzong, bien lové au creux de la magistrale vallée qui l’entoure. « Vu d’ici, ça ne paraît pas qu’il s’est fait secouer par le séisme de 2015, n’est-ce pas? » dit Karma.

Un stupa © Gary Lawrence

Deux heures de splendissime rando plus tard, nous atteignons la retraite… où un moine-administrateur nous fait visiter sa spartiate masure, glauque et sombre, entourée de semblables bicoques éparses. 

Le temple, décati, abrite une immense statue du dieu de la compassion. Ses onze têtes et cent bras, qui s’étirent sur deux étages, semblent incapables de saisir l’étendue des maux qui accablent le monde – tout comme ceux qui séjournent ici.

Moine du pays d'en haut © Gary Lawrence

En tout, ils sont trois. Trois moines qui méditeront trois ans, trois mois, trois semaines, trois jours, trois heures et trois minutes. Sur le coup, je ne sais trop si je devais les plaindre ou les envier, mais le soir venu, en apprenant qu’un tordu avait ouvert le feu sur des fillettes dans un concert à Manchester, je me suis fait une tête.

Nous étions le 23 mai, et j’ai alors eu envie, moi aussi, de m’isoler quelque part, avec mes trois êtres chers – ma douce et nos deux enfants. Quand le monde bascule dans la folie, ne vaut-il pas mieux parfois s’en couper, plutôt que de s’en occuper?


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En vrac

De Montréal, Air France offre de cinq à sept vols/sem. sur Delhi, via Paris. De là, Drukair dessert Paro, au Bhoutan.

Pour séjourner au Bhoutan, il faut débourser de 200 $ US à 250 $ US par jour et par personne, On a alors droit à un guide, un chauffeur et un véhicule, l’hébergement (3 étoiles, de correct à très bien), les repas et l’accès aux sites. Possibilité de séjourner en 4 ou 5 étoiles en payant la différence.

tourism.gov.bt

Pour les formalités, y compris le visa, il faut traiter avec un voyagiste. À Montréal,  Les Routes du Monde, spécialiste du sous-continent indien depuis 15 ans, propose des départs garantis en petits groupes ou des circuits sur mesure au Bhoutan.

La haute saison se déroule de septembre à octobre et de mars à avril. La période de juin à août est déconseillée pour cause de mousson.

À lire : Lonely Planet Bhoutan (en français, 2016); Bhoutan, forteresse bouddhique de l’Himalaya, par Françoise Pommaret (guides Olizane, 2014); Bhoutan : terre de sérénité, Éditions de La Martinière (2016), par Matthieu Ricard.

L’auteur était l’invité d’Air France, des Routes du Monde et de Bhutan Norter Adventures.

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