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Terrains de jeu à partager

Si la cohabitation entre pratique récréative et utilisation industrielle cause parfois certains heurts, dans certains cas, elle constitue une réussite. Mais le passé est-il garant de l’avenir? Portrait de la situation.

En 2008, Alexis de Gheldere et Nicolas Boisclair réalisaient une expé de 46 jours sur la – jusqu’alors – vierge rivière Romaine, afin de sensibiliser l’opinion publique aux profondes modifications qu’allait entraîner un projet hydroélectrique sur ce cours d’eau. La « river movie » Chercher le courant a fait couler beaucoup d’encre et proposait des alternatives énergétiques moins lourdes de conséquences pour l’environnement.

Presque dix ans plus tard, le sujet demeure brûlant d’actualité. Plusieurs écosystèmes dont, inévitablement, certains terrains de jeu favoris des amateurs d’air frais, sont dans la mire des promoteurs pour des projets qui risquent d’en altérer le caractère majestueux et, ce faisant, le potentiel et les attraits récréatifs. Vigilante, la communauté des amateurs de plein air veille au grain et tient à protéger les espaces qu’elle chérit. 

Lorsque l’utilisation d’une ressource par un usager porte atteinte à celle d’un autre usager, un conflit d’usage apparaît. Souvent, la question de l’environnement se heurte aux diktats du développement économique et industriel, entraînant ce genre de contentieux. Pourtant, la dimension sociale fait maintenant partie de tout projet impliquant une modification d’un environnement et de ses ressources. Les amateurs d’espaces vierges sont souvent – avec raison – les premiers à craindre les modifications de leur terrain de jeu, malgré toutes les précautions et démarches rigoureuses des promoteurs. La Belle Province ne manque pas d’exemples où les pleinairistes montent aux barricades; heureusement, les terrains d’entente sont plus nombreux que les confrontations.

En situation précaire

Le centre de vélo de montagne Le Panoramique, en plein cœur de la ville de Saguenay, est établi sur les terrains de l’aluminerie d’Arvida, à quelques coups de pédales de l’usine. On pourrait bien en amputer la superficie de 30 % (soit l’équivalent de 12 kilomètres de sentiers sur les 40 existants) pour aménager un site d’entreposage de boues rouges résultant de l’extraction de l’alumine dans la bauxite. La multinationale Rio Tinto (RT) procède à l’heure actuelle à des études de faisabilité afin d’y agrandir le site qu’elle utilise déjà, et qui sera rempli en 2022. 

Même si le projet inquiète les utilisateurs des sentiers, qui sont aussi appréciés des randonneurs que des coureurs, l’organisme Vélo Chicoutimi est optimiste : « Nous avons été consultés dès le départ par RT, qui s’est engagée à compenser la perte des sentiers en offrant d’autres terrains à proximité pour l’aménagement d’autres pistes », mentionne Jean-Robert Wells, président de l’OSBL qui a le mandat de gérer et d’aménager le site. Plusieurs sportifs craignent néanmoins une plus grande promiscuité avec le site industriel. 

À Québec, la baie de Beauport est, dans la région, l’un des rares endroits sur le fleuve Saint-Laurent où les courants sont minimes et le vent toujours présent. Fort prisé des amateurs de sports nautiques, l’endroit pourrait, dès 2020, être menacé par le projet d’expansion des quais voisins du port de Québec. 

Pierre Jobidon, président de l’Association des kitesurfers et des véliplanchistes de la région de Québec, s’inquiète surtout de l’éventuel brise-lames, d’une longueur de 170 mètres, projeté pour protéger la plage de l’érosion : « Ce serait un obstacle majeur à la navigation et il risque en plus d’entraîner des problèmes de sécurité. L’infrastructure créerait un entonnoir où seraient confinés véliplanchistes, kitesurfers, catamarans et baigneurs. Sans compter qu’avec cette configuration, le site deviendrait difficile d’accès à marée basse. » L’administration portuaire travaille actuellement à réduire l’angle et la longueur du brise-lames.

Plus au sud, près de Coaticook, la forêt Hereford risque d’être amputée de 280 hectares si le projet Northern Pass d’Hydro-Québec va de l’avant. Un important corridor forestier serait rasé dans cette zone protégée par plusieurs organismes pour faire place à une ligne de transmission aérienne vers les États-Unis. Le tracé prévu de 15 kilomètres contournerait le mont Hereford, où la pratique de la randonnée pédestre, du vélo de montagne et du ski hors-piste constitue un important moteur de développement récréotouristique. 

Du côté du New Hampshire, un tiers du tracé serait enfoui, justement pour préserver le paysage des populaires montagnes blanches. Les usagers demandent la même chose du côté québécois, ce qu’Hydro-Québec refuse. Des pourparlers ont actuellement lieu entre les représentants des organismes Forêt Hereford et Conservation de la nature Canada et la société d’État.

Des solutions ingénieuses et harmonieuses

Dans le dernier droit menant au sommet du parc national des Monts-Valin, au Saguenay, les raquetteurs côtoyaient jadis les motoneigistes. Cette cohabitation, difficile pour plusieurs, était devenue une véritable bombe à retardement dans la région, opposant les adeptes de plein air et les férus des machines à chenilles. Après des années de pourparlers, un terrain d’entente a été trouvé : un nouveau sentier situé hors des limites du parc, mais offrant des panoramas alpins similaires, a été créé pour les motoneiges. Une solution gagnant-gagnant, quoi.

À Montréal, la récupération des anciens silos de la raffinerie de sucre Redpath, aux abords du canal Lachine, est aussi un bon exemple de transformation réussie d’une installation industrielle à des fins récréatives. Le gym d’escalade Allez Up! y offre désormais les murs d’escalade sur structure artificielle les plus hauts au Canada. Des travaux de longue haleine, pour la démolition et le nettoyage, ont nécessité d’importants investissements, confirme Jean-Marc de la Plante, copropriétaire de l’endroit. Intégrés à un bâtiment neuf, les silos offrent un défi enlevant et un panorama magnifique sur Montréal. Une deuxième vie insoupçonnée. 

Sous la loupe

Tout indique que la cohabitation entre exploitation des ressources, plein air et écotourisme d’aventure sera un enjeu de taille dans les années à venir. L’île d’Anticosti est, à ce titre, un exemple éloquent. L’île, qui est en partie un parc national, a fait l’objet d’un contrat d’exploration pétrolière et gazière, et ce, malgré sa candidature à titre de site du patrimoine mondial de l’UNESCO. 

Dans le fjord du Saguenay, on assiste à une situation similaire. Un important projet de terminal pour l’exportation de gaz naturel liquéfié est dans les cartons… pendant que l’on travaille à la reconnaissance des beautés naturelles du site. Ces situations sont paradoxales, car le simple fait d’être reconnu comme site du patrimoine mondial par l’ONU entraîne de facto un statut de protection et de conservation, anéantissant toute possibilité d’exploitation industrielle.

Au pays de l’Oncle Sam, la récente nomination du climatosceptique Scott Pruitt à l’Agence américaine de protection de l’environnement inquiète. L’administrateur nouvellement désigné affirme en effet ne pas vouloir choisir entre la création d’emplois et la préservation de la nature. Une nouvelle mouvance se dessinera-t-elle en matière de développement? Un dossier à suivre…


Des joyaux menacés

En Australie, le projet de mine de charbon du groupe Andani, voisin de la Grande Barrière de corail, devrait bientôt voir le jour. Le gouvernement australien a donné son aval et la cour fédérale a refusé d’entendre un organisme écologique qui souhaitait stopper le projet. L’activité industrielle à proximité fragiliserait davantage le récif coralien, déjà affaibli par le réchauffement climatique.


Au nom des emplois?

La boutade fréquente opposant la protection de l’environnement à la création d’emplois est-elle à ce point fondée? Les chiffres ont de quoi étonner. Selon le directeur d’Aventure Écotourisme Québec (AEQ), Pierre Gaudreault, le réseau des entreprises professionnelles en tourisme d’aventure au Québec fournit près de 30 000 emplois. Cette industrie figure dans le « top 5 » des secteurs affichant la plus grande expansion, en hausse de 10 %. 

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