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Mylene Paquette et Joseph Gagnon © Courtoisie

Mylène Paquette : Le sel de l’aventure

L’aventure, c’est l’art de jongler avec les éléments et d’y créer quelque chose d’unique, de propre à soi.

Depuis mon grand périple, bon nombre d’aventuriers m’ont contactée pour me demander de les aider dans leurs projets. Si plusieurs ont espéré me voir devenir leur marraine ou les soutenir dans leurs décisions, leur cheminement et leur recherche de financement, certains m’ont tout simplement demandé de bien petites choses, très précises, mais de façon très convaincante.

C’est le cas de mon ami Joseph Gagnon.

Il m’a demandé de l’aide de façon si franche et naturelle que je ne pouvais pas refuser. Quelque chose dans son attitude me disait qu’il allait atteindre son objectif, et je n’avais aucun doute sur ses chances de réussir. Alors, au fil des années, j’ai soutenu mon ami, l’ai encouragé et lui ai livré quelques conseils. J’ai vu Joseph développer ce projet immense à travers lequel j’étais éblouie par sa détermination et sa capacité d’adaptation.

Joseph voulait non seulement traverser l’océan à la rame, mais il voulait aussi devenir le plus jeune au monde à le faire. Un objectif précis, concret, limpide, qu’il assumait pleinement.

Avec sa fougue, sa lumière et sa maturité, il s’est entouré. Il a échafaudé un plan, l’a étalé sur plusieurs années, pour ensuite ne s’en tenir précisément qu’à celui-ci.

Autour de lui, sa famille, ses amis, son village de Saint-Jean-Port-Joli, toute sa région étaient derrière lui pour le soutenir dans cette merveilleuse expérience.

Si une telle traversée se définit bien sur papier, elle évolue à travers une longue préparation, mais elle se dessine surtout dans les conditions hostiles et difficiles qui s’imposent au cœur de l’aventure, entre les deux continents. En cours de route, la nature influence les décisions, et peu à peu, on apprend à négocier avec les éléments.

Même si le plan est bien ficelé, on doit apporter des ajustements et corriger le tir en cours de route. Dans le cas de Joseph et de son compagnon irlandais, Brian, ils ont dû composer avec les éléments et leurs limites humaines. Comme Brian éprouvait des problèmes de santé, l’équipage d’Évelyne — leur belle embarcation — ainsi que l’équipe au sol ont pris la décision de changer de cap et de faire route sur l’Irlande afin de gagner plus rapidement la terre ferme et donc de passer quelques jours de moins en mer. À l’aube de leur 38jour à ramer, un record de vitesse était même pressenti…

Mais à quelques milles nautiques avant de toucher terre, Joseph s’est réveillé dans l’eau. Bateau renversé. Douche froide. Réveil brutal. Déception. Horreur. Consternation.

Sous le choc, les deux rameurs ont mis un certain temps à comprendre ce qui avait bien pu se passer. Toujours attachés à leur embarcation, ils ont tout tenté pour la retourner, mais sans succès. Les deux aventuriers se sont alors pris en main et ils ont décidé d’élaborer un plan pour se sortir de cette fâcheuse position.

Tranquillement, l’espoir a repris sa place… Sept heures plus tard, le son d’un hélicoptère déchirant le ciel leur a permis d’entrevoir la lumière. Près de dix heures après leur chavirage, ils ont finalement été hélitreuillés et transportés vers l’hôpital le plus près, laissant leur bateau derrière...

À 165 milles nautiques des côtes irlandaises, Joseph a perdu sa belle Évelyne. Mais il n’a pas perdu espoir de la retrouver.

Comme tout le monde, je n’aime pas perdre — y compris le mot lui-même. Perdre signifie « cesser d’avoir », « abandonner », « devoir payer »… C’est ici tout l’inverse, car je crois que Joseph a gagné.

Je suis certaine qu’il a tiré plus d’apprentissages de sa mésaventure qu’il en aurait acquis s’il était arrivé à la rame sur l’autre continent. Parce que je connais Joseph, et que je sais qu’il est plus fort que moi. Je sais que si cette mauvaise fortune lui arrive à lui, c’est qu’il est assez humble et grand pour se voir l’affronter.

Je me suis questionnée à savoir comment j’aurais réagi à sa place, si je n’avais pas réussi à atteindre la terre ferme par moi-même lors de ma traversée de l’océan à la rame, en 2013. Je sais que mon expérience aurait été aussi riche, même si j’avais dû abandonner mon Hermel à quelques encablures des côtes françaises.

Après 40 jours en mer, Joseph et Brian sont maintenant plus grands après avoir vécu une aventure humaine sans précédent.

Le plus difficile n’est pas d’atteindre un but préétabli, mais plutôt de réagir aux changements avec maturité et lucidité. Et en ceci, Joseph me surpasse grandement.

Ce moment suspendu entre leur dernier quart de rame et leur retour sur la terre ferme, cette parenthèse sur l’océan aura été une leçon de résilience.

Joseph avait la certitude que traverser l’océan à la rame était une bonne idée. Et aujourd’hui, même après son sauvetage en mer, je suis encore convaincue du bien-fondé de cette aventure, car elle était essentielle pour lui, pour lui permettre d’apprendre, d’expérimenter.

L’ultime récompense de leur traversée aura été le succès de revenir sur terre, bien campés dans leur lit d’hôpital, certes, mais ô combien satisfaits.

Le piège ici serait de parler d’un succès ou d’un échec.

Parce qu’une aventure se construit au quotidien, et non lors de sa dernière journée.

Parce qu’ils ont réussi là où la plupart d’entre nous auraient échoué.

Parce que le sel de l’aventure se trouve dans la richesse acquise par l’expérience qu’elle propose.

Joseph et Brian ont gagné, après avoir survécu à une expérience qu’on ne pouvait dessiner à l’avance.

À mon humble avis, ils ont réussi.

 Félicitations, les hommes!

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