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  • Crédit : Jonathan Griffith

Alpinisme : plus haut, plus fort... mais surtout plus vite!

Le 10 octobre 2013, l’alpiniste suisse Ueli Steck grimpait la face sud de l’Annapurna (8 091 m) en solitaire, par une voie inédite, puis redescend au camp de base. Le tout en seulement 28 heures! Un exploit historique – surtout quand on se souvient qu’en 1970, la première expédition vers l’Annapurna avait mis deux mois pour atteindre le sommet – qui met en lumière un autre aspect de la grimpe : l’alpinisme de vitesse.

Oui, la mode est à l’ascension ultrarapide des plus hauts sommets du globe. Une discipline à part, avec des athlètes qui le sont tout autant. Actuellement, deux noms sont sur le devant de la scène mondiale quand on parle d’alpinisme de vitesse : le Suisse Ueli Steck et l’Espagnol Kilian Jornet.

Ueli Steck est bien connu du monde de l’alpinisme. L'homme de 38 ans est réputé pour gravir des montagnes à des vitesses folles et son ascension record de l’Annapurna en 2013 n’est que la dernière ligne de son palmarès de record très fourni : l’enchainement en seulement 7 h 04 du triptyque Cervin (4 478 m), Eiger (3 970 m) et les Grandes Jorasses (4 208 m), par leur face nord, en 2008; la face sud du Shisha Pangma (8 013 m) en 2011, et autres.

Kilian Jornet est d’abord un coureur de montagnes et d’ultratrail qui a pratiquement tout gagné dans sa discipline, notamment le prestigieux Ultra-Trail du Mont-Blanc… à trois reprises (2008, 2009 et 2011). Depuis 2012, il s’est lancé un sacré défi avec son projet « Summits of my life » : battre les records d’ascension et de descente des plus importants et spectaculaires massifs du monde. Ainsi, en 2013, il établissait de nouveaux records de vitesse sur le Cervin et au mont Blanc (4 810 m) dans les Alpes. D’autres tentatives de sommets sont prévues en 2014 avec le mont McKinley (6 194 m) et l’Aconcagua (6 962 m) en Argentine, pour finir avec l’Everest (8 848 m).

La discipline n’est pourtant pas nouvelle. D’autres alpinistes ont établi des records de vitesse, dont certains sont encore d’actualité : le Français Marc Batard, surnommé le sprinter de l’Everest détient toujours le record de l'ascension de l'Everest en 22 h 29, établi le 26 septembre 1988. « Vitesse et performance : le plaisir dans la fluidité d’une grimpe, la gestion du temps sont des éléments qui ont toujours fait partie de l’histoire de l’alpinisme », indique Christian Trommsdorff, coorganisateur des Piolets d’Or, les « oscars » de la grimpe qui récompensent les plus belles et ambitieuses ascensions de l’année et qui ont notamment attribué leur palme en 2014 à... Ueli Steck pour son ascension de l’Annapurna.

Deux athlètes aux profils toutefois différents. Comme l’explique l’alpiniste québécois Gabriel Filippi : « Les deux font la même chose, soit battre des records de vitesse, mais ce ne sont pas les deux mêmes exploits sportifs. Kilian n’est pas un alpiniste, mais un coureur en terrain montagneux. Il emprunte des chemins où il n’a pas besoin de sortir de piolets. Au pire, de petits crampons sur ses souliers de course. Ueli est un alpiniste pur et dur, qui s’engage sur des voies difficiles et très techniques. »

Mais, là où ces deux athlètes se rejoignent, c’est dans leur volonté acharnée, quasi scientifique, de pousser l’alpinisme vers de nouveaux sommets, de nouvelles frontières. Quitte à bousculer le statu quo du milieu montagnard. Après son exploit sur les pentes de l’Annapurna, le Suisse a fait face à des rumeurs mettant en doute la véracité de sa performance, faute de preuves tangibles (photo, relevés GPS, témoins oculaires...). Plus généralement, on leur reproche aussi de dénaturer l’alpinisme, de réduire cette activité à une simple performance sportive chronométrée. « C’est une évolution naturelle de notre sport, confie Maxime Jean, alpiniste et cinéaste qui a grimpé l’Everest. Nous sommes dans une époque où l’important est de se démarquer, car tout a déjà été fait. Si l'on veut faire parler de soi, on ne peut plus simplement monter l’Everest. Il faut le faire différemment ». Comme le raconte l’alpiniste québécoise Nathalie Fortin : « J’ai rencontré Ueli. Nous étions sur l’Everest au même moment. Quand tu l’écoutes parler, tu sens qu’il est heureux d’être en montagne, qu’il ne vit que pour ça. Pour moi, il n’y a pas de dénaturation du sport, mais simplement la volonté d’aller plus loin, de repousser les limites ». Plus que la jalousie ou la rancœur, leurs exploits forcent surtout l’admiration des alpinistes : « Leurs performances sont extraordinaires. C’est quasiment une discipline olympique en soi. Je ne fais clairement pas le même sport! » avoue Monique Richard, elle qui a pourtant gravi les sept sommets les plus hauts du monde et repart tous les ans vers de nouvelles expéditions.

Crédit : Jonathan Griffith

Quelles sont donc les différences avec un alpinisme plus « traditionnel »? « Faire de l’alpinisme de vitesse change complètement la donne », répond Gabriel Filippi. « Le but est d’être le plus rapide, donc le plus léger possible. On coupe sur le matériel censé nous être utile au cas où il arriverait un problème. En montagne, on dit qu’un kilo est un kilo de trop. C’est encore plus vrai pour eux! » Et leur rapidité ne laisse pas de place à l’erreur. Le moindre problème peut avoir de graves conséquences, comme l’explique le docteur Pascal Daleau, chercheur à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec et conseiller en médecine de haute altitude : « Le principal paramètre de déclenchement du mal des montagnes est la vitesse de grimpe. Quand tu es en haute altitude, plus tu montes, plus l’oxygène se raréfie. Tu respires davantage pour aller chercher de l’oxygène, mais tu perds du CO2, qui sert normalement à réguler le pH sanguin. Cette élimination importante de CO2 conduit à ce que l’on appelle une alcalose respiratoire (le pH sanguin augmente), et cela accroit la capacité de l’hémoglobine à fixer l’oxygène. Ainsi, le fait de monter vite et de manière constante compense un peu l’hypoxie : le pH reste basique et l’hémoglobine fixe plus l’oxygène. C’est notamment grâce à ce mécanisme qu’ils peuvent atteindre 8 000 m en une seule étape. Mais, si jamais le grimpeur avait un problème et devait arrêter sa progression, certains mécanismes biochimiques abaisseraient rapidement son taux de pH sanguin et il serait alors dans une position très dangereuse ». Ueli Steck avoue lui-même avoir frôlé la mort sur les pentes de l’Annapurna. « Je suis peut-être allé trop loin a-t-il reconnu au micro d’une radio française, quelques mois après son ascension record de cette montagne himalayenne. En grimpant vers le sommet, j'ai accepté l'idée que je ne rentrerais peut-être pas chez moi. Cela me fait peur. Accepter la mort, c’est un sentiment dangereux et un peu contre nature ».

Mais, pour Nathalie Fortin : « Ces grimpeurs compensent l’augmentation du risque par l’entrainement et une grande expérience. Ils sont physiquement et mentalement préparés en conséquence. Quand tu fais du fast and light, il faut avoir une bonne dose d’endurance, de résistance et un moral à toute épreuve. Ueli, Kilian et d’autres... toute leur vie est tournée vers la pratique de l’alpinisme. Ce sont des athlètes professionnels, commandités, qui s’entrainent 10 mois par année pour engranger plus d’expérience et d’engagement ». « Ce sont des machines! dit le docteur Daleau. Avec eux, on sort de la norme physiologique pour arriver à du très haut niveau. Quelqu’un comme Messner [NDLR : Reinhold Messner, considéré comme l’un des meilleurs alpinistes du 20e siècle], avait une capacité de diffusion de l’oxygène dans les alvéoles sanguines des muscles plus importantes que la moyenne. C’était inné chez lui. Mais il y a aussi beaucoup d’entrainement pour développer et grossir les muscles, augmenter le système capillaire sanguin et augmenter la capacité d’apport de l’oxygène aux muscles ». Des qualités qu’ils ont développées en passant beaucoup de temps en montagne pour s’entrainer ou s’acclimater. « Être alpiniste demande une réelle préparation physique et mentale, indique Gabriel Filippi. L’avantage pour Ueli Steck et Kilian Jornet, c’est qu’ils vivent dans des régions très montagneuses : les Alpes. C’est un terrain de jeu idéal pour s’acclimater avant même une expédition. »

Cette activité, pratiquée par une poignée d’alpinistes chevronnés, a-t-elle un avenir? Poussera-t-elle de nouveaux sportifs à suivre les traces de Ueli et Kilian? « Cela prend toujours des gens pour nous inspirer, répond Nathalie Fortin. Ce fut déjà le cas avec Messner, quand il a été le premier à grimper tous les 8 000 mètres sans oxygène. Ils font avancer notre sport en l'amenant vers de nouveaux territoires. Mais cela ne veut pas dire que tout le monde va faire la même chose! » Certains sont plus mesurés, comme Monique Richard : « Cela pourrait devenir une tendance, mais ça serait dommage que l’alpinisme ne soit réduit qu’aux performances de vitesse. Comme alpiniste, on a le privilège d’aller dans des lieux extraordinaires, de s’intéresser à ce qu’il y a autour de nous : la vie en montagne, les sherpas... Je ne vois pas comment ils prennent le temps pour vivre ces moments magiques. » Maxime Jean est de cet avis : « L’escalade de vitesse sera toujours réservée à l’élite. Même si cela peut en attirer d’autres dans une course à l’exploit et aux records. Mais, personnellement, même si j’en avais les capacités, je ne suis pas sûr que j’y participerais. Ce n’est pas mon style de grimpe. J’aurais l’impression de ne pas profiter de mon ascension. Certains voyageurs visitent quatre pays en une semaine. Moi, je préfère prendre mon temps! »

Commentaires (1)
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M Goat - 07/08/2014 13:14
La première expédition réussie vers l'Annapurna = 1950 (France, Maurice Herzog). 1970 pour la face sud (Angleterre, Chris Bonington).