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  • © Gary Lawrence

Grèce : balades sous la lumière des Cyclades

Des millénaires avant l’apparition des routes goudronnées, les îles des Cyclades comptaient de nombreux sentiers reliant entre eux villages, hameaux et lieux de culte. De nos jours, ces monopatia sont toujours utilisés par des muletiers et… par des randonneurs qui cherchent à arpenter la Grèce autrement qu’en scooter.


« Ce pays est aussi dur que le silence, il serre les dents.
Il n’y a pas d’eau. Seulement de la lumière. »
– Yannis Ritsos, Grécité


« Bonjour monsieur, je peux vous acheter une bouteille d’eau? Je suis à sec et je me meurs! » demandé-je au seul être vivant à des kilomètres à la ronde, un vieux sculpteur de marbre qui officie près des anciennes carrières de Marathi, sur l’île de Paros. Incapable de balbutier un mot d’anglais, encore moins de français, il saisit néanmoins ce que je veux en voyant mes simagrées et mes prunelles déshydratées. En sortant mon portefeuille pour lui payer la bouteille, il m’oppose un « non » catégorique avec sa main tout en me disant : « It’s OK. »

Voilà un geste simple qui est pourtant, à mes yeux, fort significatif : de nos jours, il est donc encore possible de renouer avec la tradition millénaire de l’accueil et de l’entraide, celle qui mène jusqu’à l’hospitalité la plus élémentaire, celle qui permet de prêter main-forte au voyageur exténué et flapi, sans rien lui demander d’autre qu’un remerciement? Efkaristo poli (merci beaucoup) : après tout, ne suis-je pas en Grèce, pays où fut inventé le mot xénophile – « celui qui aime l’étranger »?


© Gary Lawrence

Randonner loin du bitume dans les îles des Cyclades, ce n’est pas seulement risquer de se frotter à pareille gentillesse, c’est aussi emprunter des sentiers qui honorent les marcheurs depuis l’époque de Socrate, voire bien au-delà. Certes, ces monopatia (sentiers muletiers) servent toujours aux paysans et à leurs bêtes de somme, mais si peu… En ce rude mois de juillet prépandémique, alors que le virus du surtourisme sévit toujours en terre hellène, j’ai dû croiser en moyenne deux bipèdes et un animal de bât par jour, en cinq randonnées réalisées en une semaine. En fait, les randonneurs sont ailleurs.

Ici, chaque chemin recèle, dans les pores de ses pierres et le grain de sa poussière, la mémoire du passage d’innombrables pèlerins et quidams depuis les temps jadis où seules ces minces artères irriguaient d’échanges villes et villages. Au pays d’Homère, la terre est particulièrement chargée de ces traces, celles de pas disparus mais imprégnés dans la trame tellurique de ces îles fréquentées depuis au moins 10 000 ans. Et pour cause.


© Gary Lawrence

Chaque jour, je subis avec délices le beau fixe de l’azur céruléen, l’éclat saphir de la mer et le titane de ses reflets, les cascades d’hibiscus, l’odeur du thym sauvage, les tomates sapides, le goût du sel sur la peau. Les venelles étriquées des villages chaulés sont hachurées par l’ombre des agaves et des platanes; au détour des sentiers apparaît tantôt une bicoque fleurie, bientôt une spiti où sèchent les poulpes au soleil, plus tôt un vieux pope qui médite sous un olivier. Je suis à des lieues de la nouba glamour de Mykonos et des insupportables poseurs qui encombrent Santorin, et je ne peux que m’en réjouir.

Un pays en quadricolor

L’été, en Grèce, le décor se déploie en quadrichromie : le bleu du ciel, de la mer et des dômes, le blanc des villages, le vert délavé de la garrigue et le blond grisâtre de la terre rêche qui s’allie à celui de la pierre patinée. Toute autre teinte surgit, inattendue, comme le sang de la chair, comme une giclée de douceur dans la dureté : un bougainvillier dégringole, une orchidée papillonne, un cyclamen caracole.


© Gary Lawrence

Sur les sentiers de l’île de Sifnos, le bruit assourdissant des cigales bouscule l’accalmie persistante du temps, le relief raboté par le souffle du meltem sert de socle aux légendes venues de naguères homériques. Après avoir été dégrossi par des milliers de sabots, un sentier a revêtu son armure de pierres plates et de marbre mat pour mieux résister aux âges, corseté d’un muret de pierre drue. Je l’emprunte en rêvassant : tout au bout surgit un bled dans une déflagration de blancheur, un monastère opalin défie l’indigo infini de la mer Égée, un figuier tient tête à un pin d’Alep, dont la sève parfumera bientôt une carafe de retsina. La terre vit la tragédie de l’aridité, mais la nature évolue en démocratie : hyacinthes, chrysanthèmes, asphodèles, cistes et iris ont tous voix au chapitre dans l’agora de la pierraille.

Sur l’île d’Amorgos, j’accours au monastère de la Chozoviotissa, qui fait corps avec la paroi sur laquelle il s’agrippe depuis 1088. Y accéder ne me demande ni courage ni cordages, mais un minimum de foi pour enfiler 360 marches sous le joug solaire. En contrebas, la chapelle d’Agia Anna s’élève devant une crique riquiqui et rocailleuse; au large, un îlot rocheux sert de tremplin vertigineux à des plongeurs téméraires. Fourbu et en nage, je pique une tête dans les eaux lumineuses soumises au ressac du Grand bleu, là même où furent tournées des scènes de ce film culte.


Le monastère de la Chozoviotissa © Gary Lawrence

Autour de la baie d’Aegiali, je cours en vain les taches d’ombre, même en fin de journée : la fournaise hellène est sans répit, en juillet. Hélios me tape, Héphaïstos me rattrape : il fait une chaleur du feu de Dieu, elle émane tant du ciel que de la terre chauffée à blanc; j’en viens à envier les cyclopes de n’avoir qu’un seul œil tant je suis ébloui. Heureusement qu’Éole s’interpose pour rasséréner ma peau en l’apaisant de son haleine, qu’aucune forêt ne freine : dans les Cyclades, elles sont rares, parfois décimées par des incendies, souvent rasées par l’industrie navale sous Byzance, Athènes ou Rome. Et comme Janus, le dieu romain des commencements et des fins, ces îles ont parfois deux visages.

D’eau et de lumière


© Gary Lawrence

Sur les sentiers de l’île de Paros, Éris sème la discorde dans le décor, lors de mon passage : tas d’immondices, dépotoirs improvisés, clôtures de broche fermées et passages embroussaillés bourrés de ronces se succèdent sur un sentier où je me suis égaré à maintes reprises. Médusé, je découvre que l’anarchie règne parfois sur certains chemins mal balisés et peu entretenus, au pays d’Hermès le voyageur.

Après avoir perdu une énième fois la trace de mon monopati, une chapelle apparaît au sommet d’une colline, comme un sémaphore de pierre m’indiquant qu’une route ou un sentier la dessert sûrement. Encore une chimère? Non pas. Je l’atteins, les mollets mordus par des plantes urticantes, puis une dame m’aiguille sur un sentier datant de l’époque byzantine. Une heure plus tard, j’atterris sur une terrasse de Lefkès, une bière dégoulinante de sueur à la main.

En attendant l’arrivée du bus municipal à l’arrêt voisin, je songe aux forces contradictoires qui animent ce pays : la dureté de la pierre, la suavité de la mer; la chaleur cuisante de la terre, la fraîcheur aérienne des vents; la rareté des eaux douces, l’omniprésence de la lumière. Une lumière de titan qui « possède une chair, un velouté, une odeur », écrit Sylvain Tesson dans Un été avec Homère. « [Elle] tourbillonne dans les arbres et révèle chaque rocher, souligne le relief, allume des étincelles dans la mer », dit-il. Elle cogne dur aussi, délavant toute chose sur son passage, soumettant chaque parcelle de vie à l’insolent pilon de l’insolation.


© Gary Lawrence

Pourtant, en Grèce, on ne subit pas la lumière, on l’habite, assure Tesson. « À force de vivre dans un rayon d’or, dit-il, [les Grecs] ont compris que le séjour terrestre ressemblait à ce court intervalle entre le matin et le soir, où tout se dévoile, et qui s’appelle le jour et dont l’addition constitue une vie. »

La lumière. La mer. La vie. La Grèce.


À savoir


© Gary Lawrence

Air Transat relie Montréal à Athènes jusqu’à 4 fois par semaine, en vol direct et sans escale, du 30 avril au 30 octobre.

Pour se déplacer d’île en île, le traversier s’impose d’emblée. Il y a de tout pour tous les goûts et à tout coût : hyperlent, ultrarapide, teuf-teuf modique et catamaran vif comme l’éclair de Zeus.

Juillet et août sont les périodes les plus fréquentées (et les plus chaudes), alors mieux vaut privilégier l’automne et surtout le printemps, quand la nature bourgeonne de toutes parts.


À lire

  • Le Lonely Planet Grèce est aussi imposant qu’une pierre du Parthénon, mais sa 5e édition (mars 2022) est surtout fort complète et à jour.
    lonelyplanet.fr
  • Randonnées sur les îles grecques, par Dieter Graf, se décline en plusieurs titres couvrant des dizaines de sentiers sur plusieurs îles, cartes détaillées à l’appui.
    graf-editions.de
  • Un été avec Homère, par Sylvain Tesson, Équateurs parallèles, 2018. Ce fabuleux ouvrage revisite l’Odyssée et l’Iliade, mais aussi la Grèce à travers les commentaires et les réflexions de l’un des meilleurs écrivains voyageurs vivants.
    editionsdesequateurs.fr

L’auteur était l’invité d’Air Transat.

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